Des nouvelles des urgences de Gatineau

L’autre matin, nous avions un rendez-vous téléphonique avec Caroline Dufour, assistante infirmière chef aux urgences de l’hôpital de Gatineau. Nous la connaissons à Pocosa, nous nous étions déjà parlées après la diffusion du Livre noir des urgences de l’Outaouais et étions allées assister aux États généraux des soins qu’elle et des collègues avaient organisé à Gatineau dans la foulée de ceux de Montréal. C’était en mars dernier.

Depuis, l’été est passé. L’été comme un rouleau compresseur : « Ça été horrible… et ça continue. » dit-elle la voix épuisée. « À tous les jours, il manque du monde ».

À l’hôpital de Gatineau, les filles tentent quand même de s’organiser pour dénoncer la mauvaise gestion et la généralisation du Temps Supplémentaire Obligatoire (TSO). Elles ont notamment fait plusieurs sit-in au cours des derniers mois. Sit-in qu’elles ont baptisés des « Travaillons ensemble », puisque le recours au sit-in est une mesure illégale. C’est simple : par exemple, à la relève de l’équipe du matin à 8h, l’équipe de nuit reste en place pour travailler avec leurs collègues, jusqu’à ce que le syndicat et le cadre de garde trouvent une solution au manque de personnel. Ce qui devait être au début un sit-in est vite devenu ce qu’on pourrait qualifier de TSO-SD : temps supplémentaire obligatoire solidaire et désespéré. Comme il manque du monde à chaque jour, parfois jusqu’à 6 personnes en moins sur le plancher, les filles prolongent leur chiffre et poursuivent le travail avec leurs collègues, de leur propre initiative et aussi parce que l’équipe suivante refuse de travailler en n’ayant pas le personnel nécessaire pour assurer la qualité et la sécurité des soins aux patients. Une action pour souligner la folie de la situation mais qui œuvre pour le soin commun.

Ce matin-là, le « Travaillons ensemble » se passe mais ne passe pas auprès de la coordonnatrice qui le réprouve. Elle le fait savoir en resservant un vieux couplet acide « les infirmières doivent mettre la main à la pâte et faire leur part ». On connait la chanson… La direction réagit elle-aussi à l’inverse de cette solidarité et refuse de payer toutes les filles de nuit qui ont participé à cette action. Seules six d’entre elles – qui viennent combler les absences et ne peuvent être considérées que comme une relève « obligatoire » – seront payées (pas le choix), mais pas les cinq autres… Caroline respire et dans son silence c’est autant de colère que d’épuisement. Il est assez clair, et même « légalement » clair, que c’est à la direction de l’hôpital qu’incombe la responsabilité et l’obligation des remplacements du personnel. Or là, non seulement l’hôpital n’assume pas son rôle de gestionnaire mais vient encore rationiser dans les mesures que le personnel essaie d’initier, trouvant un inimaginable deuxième souffle, pour changer minimalement la donne de cette gestion désastreuse. La logique de destruction des milieux, de leur autonomie et de leur capacité à s’organiser qu’adopte la gouvernance actuelle répond aussi à un calcul stratégique : démobiliser celles qui voudraient un peu brasser la cage. Tenir dans le silence les corps épuisés.

Un grief a été déposé et une plainte a également était soumise pour dénoncer les commentaires ressentis comme blessants et irrespectueux de la part des gestionnaires. Les infirmières et infirmières auxiliaires se sentent acculées et jugent qu’elles ont fait plus que leur part cet été en acceptant notamment de faire beaucoup de temps supplémentaire mais aussi en se faisant imposer de nombreux TSO.

En Outaouais, un autre groupe s’est constitué, Équité Outaouais, qui a mandaté l’IRIS d’évaluer le financement public en santé et en éducation post-secondaire de la province. L’IRIS a sorti son rapport dans la chaleur accablante mais moins que les chiffres qu’il a exhumés sur la situation de l’Outaouais en comparaison avec celle des autres provinces canadiennes. L’étude conclut en effet à un sous-financement annuel en santé de 250 millions $ et un nombre d’infirmières par 1 000 habitants bien en deçà de la moyenne québécoise (5,7 versus 8,4 pour le Québec). Le sous-financement, ça se sent directement dans les soins auxquels les gens ont accès et dans la qualité de ces soins. Mettons que c’est important, que ça compte. Quand les infirmières disent qu’elles sont épuisées, elles ne sont pas des enfants gâtés gavés de sangria qui ne veulent pas faire leur part … Elles disent « on est si fatigué qu’il pourrait arriver de quoi… » Si fatiguées, qu’elles n’ont ni le temps, ni le moral de trouver les mots et les gestes qui font qu’on ne se sent pas seul au monde. Un employé sur dix est présentement en arrêt de travail pour épuisement professionnel au CISSSO.

Dans le même mouvement, la CAQ est venue promettre au groupe Mobilisation santé Ouatouais, auquel appartient Caroline, un hôpital tout neuf. La belle affaire! « C’est pas des hôpitaux super spécialisés dont on a besoin! Qui est-ce qu’ils vont mettre dans leur hôpital de luxe? Ils vont avoir des départements tout beaux mais déserts, avec personne pour les faire tourner?? C’est de bonnes conditions et de personnel dont on a besoin! Tous les politiciens de tout bord, tout côté nous ont approchés pour savoir ce qu’on veut. La première chose qu’il faudrait faire, et ça aucun parti n’a été capable de s’engager là-dessus, c’est d’imposer des ratios sécuritaires dans les hôpitaux ».

Récemment la Cinémathèque québécoise organisait un cycle pour rendre hommage au travail de la cinéaste Tahani Rached. En 1999, la même année que la grande grève, elle sortait son film Urgence! Deuxieme souffle, tourné aux urgences de l’hôpital Pierre-Boucher de Montréal. On y voit une équipe soumise à une pression intenable, l’infirmière assistante obligée de choisir parmi ses amies celles ou ceux qui perdront leur poste sous l’obligation des coupures imposées par le ministère. On y voit des hommes et des femmes pris dans des alternatives infernales (faire monter tel ou tel patient également souffrant quand, anyway, il n’y a pas de lit) et essayant au travers de ça de poser toujours le bon geste. Et bien 20 ans après, rien, absolument rien n’a changé. Probablement même que la situation a empiré avec l’augmentation du nombre de personnel « volant » et la difficulté de tisser des liens et de constituer dans le temps des milieux riches et solides.

 

 

 

 

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