Les états généraux des soins : quelque chose s’est passé, d’à la fois vague et vrai.

Un ami les accueille un soir dans son atelier pour peindre une banderole et fabriquer des pancartes. Elles ont apporté un grand drap blanc qu’elles étendent sur le sol. Elles ont un moment d’hésitation au moment de tracer les lettres : « Au nom de qui parler? À qui s’adresser ? » se demandent-elles. Ce qu’elles finissent par écrire, un peu tremblant mais vivant, rose et noir, se lit sur deux lignes :

Infirmières en colère,
Citoyens solidaires

Elles assument clairement un point de vue infirmier qui est aussi le point de départ de ce mouvement, rejoint depuis par toutes sortes de monde, préposées débordées, inhalos au bout du rouleau, et des enfants d’infirmières, et des fils et filles de patients et des qu’on ne sait pas qui ils sont. Des médecins aussi. Elles disent « infirmières » parce que les femmes représentent 89% de la profession. Elles considèrent que c’est assez pour reconnaître qu’ici au moins le féminin l’emporte sur le masculin. Elles spéculent, avec cette bannière maison, terminée un soir tard, qu’il est possible d’assumer cet « infirmières » comme point d’énonciation collective, qu’on le soit ou non justement infirmières. Elles parient même qu’on puisse éprouver une forme de soulagement à accepter d’échapper, pour une fois, au découpage d’une gouvernance fonctionnaliste toujours prête à nous rappeler à l’ordre de nos positions et de la bonne circulation de nos différences. Pour endosser une condition commune.

C’est le témoignage de l’une d’entre elles qui a parti le bal en janvier dernier. Une vidéo de téléphone postée sur les réseaux sociaux, une jeune femme frêle en pleurs qui, de son épuisement, interpelle Barrette. Dés lors, quelque chose s’est ouvert et, sans vraiment de concertation, d’autres ont pris le relai. « Ça sort » sur tous les registres et révèle une puissance qui se déploie : on lit ici dans le journal qu’une infirmière a appelé la police pour dénoncer le fait d’être retenue de force sur son lieu de travail. Elle refuse un énième TSO, ce fameux couperet – Temps Supplémentaire Obligatoire – qui peut tomber n’importe quand, même et surtout à la fin de ton chiffre. On t’annonce alors que tu dois rester 6 ou 8 heures de plus, peu importe qui t’attend au-dehors, l’intimidation faisant office de gestion des ressources humaines (« refuser un TSO c’est un abandon de poste, un abandon de patient », menacent certains gestionnaires, brandissant – en le détournant effrontément – le code de déontologie infirmière). Ce sont là encore des infirmières de Laval qui partent un sit-in entre deux chiffres au changement d’équipe ; certaines passent à la télé, d’autres écrivent des lettres ou témoignent sur facebook dans un groupe qui rassemble à ce jour plus de 35000 personnes. Elles dénoncent les conditions de travail et de pratique qui leurs sont faites, les abus, la fatigue, la violence et la honte d’un système dont elles sont la plus importante ressource « ouvrière ». Elles témoignent publiquement, à visage découvert et ce en dépit des risques encourus et des menaces.

Elle s’appelle Carolyn Strom, elle est infirmière. Elle sort de la Cour du banc de la Reine de Saskatoon, le tribunal de première instance de la province. Elle est abasourdie. Nous sommes le 11 avril 2018 et, après deux ans de procédure, le juge de cette Cour vient d’appuyer la SRNA (Saskatchewan Registered Nurses’ Association), l’association professionnelle des infirmières de cette province qui l’accuse d’inconduite professionnelle pour avoir partagé sur sa page facebook ses sentiments (mitigés) quant à la qualité des soins prodigués à son grand-père en fin de vie dans l’établissement de santé où il était hospitalisé. Le jugement reconnait à la SRNA le droit d’imposer à Carolyn Strom, outre des mesures humiliantes d’auto-flagellation et de discipline, une amende de 26000$ pour le post « critique » qu’elle a publié. Oh well.

Elles sont deux infirmières qui travaillent aux urgences de Gatineau. Elles ont convaincu une cinquantaine de filles des urgences de Hull et de Gatineau d’écrire des courts textes pour partager ce qui fait le quotidien de leur travail. Elles ont édité ces témoignages dans un recueil saisissant, Le livre noir des urgences de l’Outaouais, qu’elles déposent le 15 février 2018 sur le bureau de leurs gestionnaires à l’hôpital de Gatineau. En réponse à ce geste fort et documenté, voici ce qu’elles se font dire : « Vous êtes très émotives, la dernière semaine a été difficile ». Du même bord révoltant, le premier ministre du Québec réagit, paterne, à cette vague d’interpellations croissantes : les infirmières sont trop « négatives », ce « noircissement de la situation » ne l’aide pas.

Qu’on soit au Québec ou à Saskatoon, s’il y a une chose qui se partage bien, au delà des différences juridiques et légales, c’est bien la culture patriarcale, souvent soutenue par la loi, qui valorise autant qu’elle impose l’abnégation, l’obéissance et le silence à des infirmières, considérées comme ressource corvéable et quasi domestique. Les femmes sont trop émotives, qu’elles se contentent de « soigner », sans juger du reste.

Seulement soigner sans jugement, ça ne veut plus dire grand chose encore moins si l’on est privé par ailleurs des moyens pour le faire. Les conditions de travail et de pratique, le harassement dans lequel celles-ci placent le personnel des hôpitaux, dégradent les soins et abîment autant celles et ceux qui les donnent, que celles et ceux qui les reçoivent, les patients, leurs familles, leurs communautés. Autrement dit tout le monde.

Le soir du 16 février 2018, l’air est presque printanier. Des « infirmières » de toutes sortes décident de partir de ce point d’énonciation – Infirmières en colère, Citoyens solidaires – pour prendre la rue. Ce soir-là, elles marchent dans la rue de la Place Émilie-Gamelin jusqu’à l’Usine C, théâtre qu’elles ont réussi à convaincre d’ouvrir ses portes et sa grande salle pour accueillir leur assemblée populaire, baptisée les états généraux des soins. Une assemblée ouverte, sans porte-parole, sans mot d’ordre, sans drapeau que des pancartes dépareillées et la fameuse bannière.

C’est important de mettre le pied dans un théâtre. Important à plus d’un titre. Important parce que le milieu culturel est harassé des mêmes politiques austères. Important parce que justement si l’on parle d’une condition commune à occuper, on dit aussi qu’il y a un bien commun à défendre qui dépasse la question des ratios et de la gestion et dont on devrait pouvoir parler, oui là, dans ce théâtre conçu pour soutenir l’expression et l’écoute. Parce que ce soir là, il ne s’agit pas de régler des problèmes pour que chacun retourne chez soi et reprenne sa place dans le circuit, à nouveau fluide, abandonnant la prise que sa parole aura saisit. Au contraire, une fois la prise saisie, il ne faut plus la lâcher. Il ne s’agit pas de trouver des solutions, enfin pas seulement. Les solutions anyway on les connait, et depuis longtemps. Pas besoin de créer en grande pompe des projets pilotes pour vérifier quel serait le nombre sécuritaire de patients qu’une infirmière devrait avoir à sa charge. Mauvais drano politique, circulez il n’y a plus rien à voir, on vous a (assez) entendu. Non. Autre chose s’est passé ce soir-là à Montréal, sur la scène d’un théâtre devenu celui de la dépossession. Quelque chose comme l’expérience collective d’une forme de liberté, celle de dire sans châtrer la parole, dire sans que cela ne soit prévu, parler avec le souci de la charge poétique et l’abîme d’un insatiable désir d’exprimer qui s’ouvre. Juste ça, assez vague mais absolument vrai pour vouloir continuer.

(D’autres États généraux des soins se sont tenus à Gatineau, à Québec. D’autres se tiendront encore à Montréal et ailleurs. Un groupe d’information sur les soins inspiré du Groupe d’information sur les prisons des années soixante dix se constitue. Si vous êtes intéressé.e.s à le rejoindre, contactez anne.lardeux@gmail.com)

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