OPO : action critique, critique en actes

Depuis 13 jours, un groupe de bénévoles – infirmières, pairs, travailleurs en réduction des méfaits – s’est constitué pour mettre sur pied un site de prévention des surdoses à Ottawa : OPO pour Overdose Prevention Ottawa. Installés sous une tente dans un parc, des bénévoles accueillent les usagers de drogue pour leur permettre de s’injecter de manière sécuritaire et ce dans le contexte actuel de la crise des opioïdes.

Nous avons parlé à Marilou Gagnon, une des membres de ce collectif, qui gère la tente et ses opérations. Elle est épuisée et en colère mais tâche de se concentrer sur les priorités : il y a tant à faire que la parole ne doit pas l’éloigner du terrain. Alors elle parle en courant.

« Notre action s’appuie sur un constat d’échec : on travaille à temps plein, de façon bénévole et illégalement, dans un parc en plein vent, pour agir sur une urgence de santé publique… C’est fou. Les institutions ont failli à leur tâche, alors nous n’avons pas le choix de nous en détacher… On n’a pas vu ça avec la H1N1 pas, on ne voit ça pour aucune autre urgence de santé publique… mais là comme ça concerne des personnes qui utilisent des drogues et qui sont criminalisées en partant, ça devient acceptable. »

Le site, ouvert entre 18 et 21h, a reçu, en 13 jours d’opération, plus de 307 visites. Pour son comité organisateur, composé de 10 personnes, il s’agit de mettre sur pied des protocoles d’intervention en cas de surdoses, de former des bénévoles qui pourront donner les gestes de premiers soins et injecter le cas échéant la naloxone, l’anti-poison qui permet d’inverser les effets du fentanyl. L’équipe qui s’occupe de la tente d’injection en tant que telle compte désormais une vingtaine de bénévoles, dont une dizaine d’infirmières. Action courageuse pour ces dernières qui, du fait de l’illégalité du site, mettent en jeu leur licence professionnelle et encourent le risque concret de perdre leur droit de pratique. Un geste de désobéissance civile que n’encourage pas la direction de la santé publique bien que celle-ci soutienne l’initiative en fournissant à OPO du matériel et un programme de récupération des seringues souillées.

On reconnait donc à OPO, qui vise à pallier les manques des institutions officielles en matière de prévention des surdoses, une certaine légitimité d’action… Il reste que cette initiative constitue un mode d’interpellation critique : elle dénonce en acte l’échec et les dangers de l’approche criminalisante adoptée en matière de drogues. Cette politique, qui brandit des saisies massives de drogues pour donner l’illusion d’un contrôle de la situation et valoriser l’efficacité de la police, a sur le terrain des effets dévastateurs : elle vide les marchés des substances contrôlées et favorise la circulation de substances très à risque, mal dosées et aux compositions inconnues. Les usagers, quant à eux, sont condamnés à se cacher et ne peuvent être aidés sur le plan socio-médical.

« La plupart des gens qui viennent nous voir » témoigne Marilou Gagnon « ont déjà eu de la naloxone dans la journée ou dans les jours précédents… On leur en a administré et ils n’ont ensuite pas voulu aller aux urgences. C’est ça la réalité : les personnes qui utilisent notre site ne vont pas aux urgences. Elles ont peur de la police qui pourrait les arrêter si elles ont de la drogue sur elles. Ceux qui se rendent aux urgences sont ceux qu’une dose de naloxone ne ramène pas… Ce qui implique que les chiffres en matière de surdoses sont loin de la réalité … De notre côté, nous agissons vraiment en prévention des méfaits. Ça signifie que le simple fait pour les personnes qui nous visitent de ne pas avoir à se cacher pour s’injecter, de ne pas devoir se presser pour le faire ni d’avoir peur, permet d’éviter des complications et des surdoses. Et puis ils ne s’injectent pas tout seul, ils échangent des informations, discutent des meilleures façons de faire… Les personnes peuvent prendre le temps de s’organiser et ainsi de mieux gérer leurs doses ».

Outre les énergies de l’équipe, le site a pu être mis sur pied grâce à une bonne accessibilité de la naloxone à Ottawa qui est disponible gratuitement dans 188 pharmacies, lesquelles fournissent également une formation pour apprendre à se servir du kit d’injection. Sans cette accessibilité du produit, le site n’aurait jamais pu voir le jour et Marilou Gagnon de préciser : « Ce qu’on fait là, ici à Ottawa, ce serait impossible de le faire au Québec! À Montréal par exemple, il y a seulement 4 pharmacies qui distribuent de la naloxone… ».

D’une manière générale, Marilou Gagnon juge inadéquate la réponse que la santé publique apporte à la situation au Québec. Les sites d’injection supervisée légaux, qui ont nécessité 12 années de négociations et de travail pour concrétiser leur implantation, offrent des heures d’ouverture qui ne correspondent pas à ce qui a été largement identifié comme le moment le plus à risque en termes d’overdose, soit le matin après un sevrage de quelques heures. Les sites sont ouverts de 20h à 1 h du matin, alors qu’ils devraient, pour être efficaces, opérer 24 h sur 24. La réponse politique est aussi à côté de la plaque quand la ministre déléguée, Lucie Charlebois, affirme « que le Québec est outillé pour faire face à ce fléau », alors même qu’il est quasi impossible de se procurer de la naloxone à Montréal.

Alors Marilou n’a que peu de patience pour celles et ceux qui interpellent le groupe OPO quant à sa responsabilité si un décès advenait sur son site illégal : « La seule chose dont on se soucie c’est de savoir quelle serait notre responsabilité … comme si les gens ne mourraient pas de ça dehors, dans la rue, tous les jours… comme si ça n’était pas l’inaction publique et la criminalisation le problème… »

OPO a lancé une campagne de dons.

Site de la santé publique de l’Ontario sur la crise des opioïdes .

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