Le silence troublant des institutions

La charge impitoyable que le SRNA mène depuis deux ans contre Carolyn Strom emprunte son ambivalence aux comédies dramatiques. La façon dont cet ordre a réagi aux commentaires de Strom sur la qualité des soins dispensés à son grand-père dans les derniers moments de sa vie nous a alternativement fait rire – le ridicule consommé des arguments du SRNA – et pleurer – la violence avec laquelle ils ont traité ce cas.

Nous avons été – et le sommes toujours – profondément troublés, fâchés et attristés par ce que Carolyn Strom a dû traverser. Et en même temps, nous devons reconnaitre que nos séances informelles d’analyse de la stratégie de relations publiques du SRNA sur les réseaux sociaux ont souvent été l’occasion de franches rigolades devant tant d’abyssale médiocrité.

Nous avons aussi été très touchés par la solidarité exprimée au travers du soutien public apporté à la campagne de financement et transportés de voir autant d’argent récolté pour Carolyn en si peu de temps.

Mais maintenant, et avec un peu de recul, nous pouvons essayer de pondérer les pertes et profits de cette bataille, même si elle n’est pas encore terminée. Ce qui a été gagné est assez évident. Le ralliement de nombreuses personnes aux côtés de Carolyn a mis en évidence le fait que, ensemble, infirmières, professionnels de la santé, citoyens et syndicats peuvent affronter l’autoritarisme aveugle de certaines instances de règlementation infirmière qui ont beaucoup de mal à s’extraire d’un mode de fonctionnement digne du 19ème siècle. Le SRNA a voulu créer un précédent et faire de cette affaire un cas exemplaire. C’est réussi, un précédent est bel et bien établi qui illustre sans équivoque la défaite du SRNA sur le terrain qui compte le plus pour tout organisme de réglementation professionnelle : celui du cœur de ses membres et de l’opinion publique. Le SRNA est désormais confronté à deux possibilités : changer ou se réduire à un artefact historique inopérant.

Ce qui a été perdu est plus difficile à mesurer et est, hélas, sans doute bien plus significatif. La vindicte du SRNA a causé des dommages collatéraux majeurs. Les plus grands médias nationaux – du Globe and Mail avec un papier d’André Picard, aux interventions dans le National Post, sur CBC et dans le SK Star Phoenix – ont, et avec raison, mis en pièce l’argumentaire du SRNA. La portée de cette critique, envisagée dans cette perspective nationale, ne se limite pas à remettre en cause la compétence et la pertinence du SRNA mais vise plus largement celles des instances infirmières en général.

Les associations et ordres infirmiers, qui se sont appliqués à faire comme si de rien n’était, feraient mieux de revoir leurs valeurs et priorités. Leur silence assourdissant sur cette affaire a révélé à quel point ils pouvaient être déconnectés des réalités que vivent leurs membres et des attentes sociales plus larges. Nous nous inquiétons vivement de la perte de crédibilité des organisations infirmières causée par la décision du SRNA. Leur silence aggrave les dommages d’une façon dont elles sont seules imputables. Le fait que certaines d’entre elles ne semblent même pas mesurer ne serait-ce que la portée des torts causés ajoute à notre inquiétude.

Ignorer le problème ne le fait pas disparaître. Ces associations et ordres infirmiers doivent réaliser que tout le monde assiste à ce désastre de relation publique que le SRNA a créé. Des professionnels de soins aux politiciens en passant par l’opinion publique, tout le monde a vu à quel point ces organisations infirmières ne se sont pas positionnées comme elles auraient dû le faire.

Quand un professionnel de santé repère un problème relatif à la qualité ou la sécurité des soins et qu’il le signale, la priorité pour une instance de réglementation devrait consister à s’occuper de ce problème. Les considérations quant à la façon dont le message a été diffusé ou aux meilleures manières de le faire peuvent être discutées mais elles restent des considérations secondaires.

Le SRNA a montré, à l’échelle canadienne et de façon très spectaculaire, l’incompréhension crasse avec laquelle il se saisit de ce qui est pourtant au cœur de sa mission : la qualité et la sécurité des soins.

Plusieurs appels – portés à la fois par des citoyens et des infirmières – se sont fait entendre pour demander au SRNA de justifier en quoi ses sanctions contre Carolyn Strom allaient dans le sens de la protection des intérêts du public. À ce jour, le SRNA n’a répondu à aucune de ces demandes. Cette attitude très « campé sur ses positions » qu’a adopté le SRNA ne peut s’expliquer que de trois façons : l’ordre ne peut fournir aucune justification; l’ordre est incapable de réévaluer sa décision en s’engageant dans un processus réflexif, celui-là même qu’il exige des infirmières ; l’ordre n’est pas intéressé à rendre quel que compte que ce soit au public.

Il reste que le silence de certaines instances infirmières et le temps pris par d’autres à prendre position montre, hélas, que le SRNA n’est pas le seul à manquer à ses priorités.

C’est à la fois triste et dommageable pour la profession infirmière. Tout le monde aurait avantage, du système de santé aux canadiens eux-mêmes, à ce que les infirmières jouent un rôle plus important, plus proactif et avancé dans l’organisation des soins ; pour que cela advienne, nous avons besoin d’instances infirmières fortes, intelligentes et présentes. Or ce qu’il vient de se passer témoigne exactement du contraire.

(Par ordre alphabétique)

Jaimie Carrier
Damien Contandriopoulos
Caroline Dufour
Marilou Gagnon
Émilie Hudson
Anne Lardeux
Amélie Perron
Natalie Stake-Doucet

Texte publié conjointement avec L’infirmier.ère radicale

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