« C’est pas de nos affaires ces quotas-là…». Un sit-in au bloc opératoire

Le 27 mars dernier, des « professionnelles en soins » (infirmières et infirmières auxiliaires) du bloc opératoire de l’hôpital de Hull sont rentrées au travail pour… finalement refuser de travailler.

Bien que trois professionnelles soient normalement requises pour travailler (avec les inhalothérapeutes, anesthésistes et chirurgiens) dans chacune des cinq salles du bloc, ce matin-là, une fois encore, le compte n’y est pas : une seule salle dispose de son personnel complet, les quatre autres devant rouler avec seulement deux personnes. Il manque donc pour faire tourner ce service sensible, le bloc opératoire, quatre professionnelles en soins. Et les ratios prescrits ne sont pas là pour créer de l’emploi c’est une question de sécurité. Quel patient à envie de passer sous le bistouri en sachant que l’équipe qui s’occupe de lui ne respecte pas les conditions requises pour des soins sécuritaires ? Encore plus troublante, la situation perdure depuis le vendredi précédent et rien ne semble avoir été prévu pour pallier ce manque. Un sous-effectif qui est de plus en plus courant, hélas.

Alors ce lundi matin, trop c’est trop, ou, en l’occurrence, Pas assez! Pas assez de professionnelles formées et qualifiées pour répondre de façon sécuritaire en cas de problème; pas assez de personnel pour garantir qu’il n’arrive rien de dangereux qu’on pourrait éviter.

Les travailleuses se tournent alors vers leur syndicat. Lyne Plante, porte-parole régionale de la Fédération interprofessionnelle du Québec (FIQ) et un autre délégué syndical, se rendent sur place et entament des pourparlers avec la gestionnaire et la coordonnatrice du bloc opératoire. Les délégués syndicaux proposent de fermer des lignes (l’espace du soin est aussi un enchainement de gestes, les salles du bloc sont autant de lignes de production) pour permettre d’avoir 3 professionnelles dans les salles restées ouvertes. La gestionnaire et la coordonnatrice refusent catégoriquement d’assumer cette décision de fermeture en arguant qu’il s’agirait d’une prérogative du corps médical.

Pourtant, fermer une ligne, ça se fait : s’il vient à manquer un anesthésiste par exemple, on ne le laissera pas travailler seul et des lignes seront fermées. En ce qui concerne les infirmières, il semble que le traitement soit différent. Quand elles ne sont pas assez nombreuses sur le plancher – régulièrement en deçà de ce que la loi sur les services essentiels requiert – non seulement la charge de travail devient beaucoup plus lourde, mais le temps alloué au repos fond également : on coupe dans les pauses pour permettre que les interventions chirurgicales se fassent et que les chirurgiens atteignent leurs cibles (et remplissent les portefeuilles diront les mauvaises langues…).

Pendant ce temps-là, les « filles », comme on dit, attendent dans la salle de pause. Ce matin-là, elles ne sont pas en pause, elles refusent de travailler dans ces conditions. Elles veulent aussi parler, expliquer, faire en sorte que les collègues du corps médical comprennent les raisons de ce refus et la portée collective de leur geste: le sous-effectif concerne tout le monde, il est nocif et dangereux pour les patients et le personnel. Pas question de se contenter d’une gestion fataliste du problème. Comment accepter de se faire « garantir » par la direction de l’hôpital qu’elle défendra le personnel en cas de plaintes ou s’il y a atteinte à l’intégrité physique ou la vie d’un patient à cause du manque de personnel. Et le patient, là-dedans? C’est devenu ça le professionnalisme pour les gestionnaires d’hôpital, de s’arranger entre « chums » si quelque chose dérape quand on travaille au rabais? Pour les professionnelles en soins concernées, il n’est pas question de se rendre là, d’attendre ça, une mort et son scandale, pour agir sur la situation.

La salle de pause se remplit et les discussions sont vives. Les délégués syndicaux reviennent, répliquent quand ils se font dire que les quotas de personnel « c’est juste des affaires de syndicat » que non, ce sont des normes ministérielles. La balle est alors renvoyée à la gestionnaire, à qui reviendrait ce genre de décision de fermeture de lignes… Confusion et incompréhension, car ça n’est pourtant pas ce que l’usage commande.

Les pourparlers se poursuivent : la direction dit qu’elle va faire rentrer deux personnes et que les employés peuvent reprendre leur travail. Refus des filles et du syndicat qui connaissent la chanson : « on nous dit “on a appelé du monde qui va rentrer”… toi tu reprends ta journée, puis midi passe, puis la journée passe dans les mêmes conditions… la personne qui devait rentrer ne s’est jamais présentée ». Finalement une infirmière-chef annonce que le « corps médical » a décidé de fermer deux lignes, et le travail reprend à 11h.

Les délégués syndicaux ont fait déposer auprès de la direction une demande de comité de travail pour analyser la situation et trouver à y parer. Par ailleurs, et à plus large échelle, la FIQ a déposé depuis le 8 mars sur le bureau du PDG du Centre intégré de santé et de services sociaux de l’Outaouais (CISSSO), Jean Hébert, un plan d’action visant à lutter contre le temps supplémentaire obligatoire (TSO) qui est en passe de devenir un mode de gestion organisé et qui maintient certains services hospitaliers dans des situations de pénurie de personnel et de ratios bien inférieurs à ce qu’impose la loi sur les services essentiels. À ce jour, aucune réponse n’a été reçue par le syndicat. Il ne serait pas étonnant que dans les prochaines semaines, les sit-in se multiplient si rien n’est fait, rien n’est entendu de ces interpellations importantes.

 

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