«Contre les conditions misérables qui nous sont faites»

Pocosa a rencontré Caroline Dufour une des infirmières qui a compilé des témoignages de travailleuses de la santé des salles d’urgence de Gatineau et de Hull. Ces témoignages ont été rassemblés en un livre noir pour dénoncer les «conditions misérables dans lesquelles on [leur] impose de travailler». Pocosa publie ici ce livre noir et donne la parole à Caroline Dufour qui a accepté de témoigner pour expliquer la démarche du groupe à l’initiative de ce précieux recueil…

 

D’où vient l’idée du livre noir?
Il y a plus de 6 mois nous avons monté un comité avec les gestionnaires et notre syndicat. L’idée était de «trouver des solutions aux problèmes»… Mais rien n’a changé, les choses progressent trop lentement. Nous attendons encore des changements.

Avec le déploiement du mouvement de dénonciation des conditions de travail (suite notamment au témoignage d’Émilie Ricard), on a été quelques unes à réfléchir à ce qu’on pouvait faire, pour contribuer à accélérer le processus. On a eu l’idée de recueillir des témoignages sur notre propre milieu, les urgences de Gatineau et Hull. On ne s’attendait pas à une telle réponse, c’est en effet plus de 50 témoignages qui nous ont été adressés en moins d’une semaine. Mais il faut dire que nous avons subi beaucoup de coupures ici depuis 3 ans… non seulement dans les postes d’infirmières mais aussi dans ceux des commis et des préposés. Notre but était de donner ça à nos gestionnaires lors de la rencontre du comité. C’est ce que nous avons fait. Et la réponse à tous ces témoignages a été : «vous êtes très émotives, la dernière semaine a été difficile».

Quel a été l’argument des gestionnaires pour contrer vos critiques ?
Il n’y a pas tant d’arguments en tant que tels que plutôt une forme de déni. En fait, ce qu’on comprend c’est qu’ils travaillent vraiment dans un mode de gestion du risque par rapport au personnel avec un quota minimal d’infirmières à chaque quart de travail. Quota qui n’est même pas respecté! Ça n’est pas à 22h que tu peux trouver du personnel quand tu fonctionnes dans le cadre de cette économie tirée.

Sur le plancher, on accepte de se débrouiller. La nuit, on accepte souvent un ratio de personnel plus que minimal. C’est vraiment stressant : on sait que nous ne pourrons pas avoir de renforts au milieu de la nuit et on ne sait jamais quels cas vont arriver à l’urgence. Nous avons seulement 2 infirmières en salle de choc, une au triage et une assistante infirmière chef pour recevoir les cas critiques. Une chance que les filles s’entraident et se supportent entre elles. C’est très bien documenté, les patients vont plus mal la nuit…mais c’est aussi le quart où le personnel est le plus réduit.

Mais revenons au livre noir… Suite à la réponse, ou plutôt à la non-réponse du comité face aux témoignages que nous avions posés sur la table, nous avons décidé de les partager le plus largement possible et de faire circuler ce livre noir… Bien entendu très vite ça s’est ramassé dans les médias. Ça a été très exigeant : en plus de notre travail, il a fallu répondre aux questions, donner des entrevues, bref répondre à cette pression médiatique. Il y a aussi le fait que les filles ont peur, plusieurs ont déjà eu des sanctions par le passé ou ont payé cher la grève de 1998.. C’est difficile de se mobiliser, mais nous avons à cœur la qualité des soins et les conditions de travail des infirmières sont primordiales pour garantir cette qualité, alors nous continuons.

Nous sommes attentives à ce qui se passe à Hull, pour essayer de faire alliance avec eux et gagner des forces. Les filles là-bas ont organisé des sit-ins sur l’heure du lunch et plusieurs sit-ins la nuit, lorsqu’il manquait du personnel. Il y a eu aussi un tee-shirt qui a été produit qui dit : «infirmières épuisées = risque d’erreurs élevé» (à l’avant) et «quotas sécuritaires» (à l’arrière) !

On a commencé à le porter un peu chez nous mais les gestionnaires n’aiment pas ça, ils ne sont pas d’accord, ils disent : «ça n’est pas vrai». Comme il n’y a pas tant de statistiques en tant que telles qui prouvent à quel point la pression a augmenté, ne serait-ce qu’au triage, et bien nos alertes ne sont pas considérées… Et pourtant… Je suis infirmière assistante chef et je vois bien à quel point la tâche des infirmières est devenue excessivement lourde, que nous travaillons avec des quotas de fous. Je passe mon temps à courir pour soutenir celles qui pleurent, à prendre sur mes tâches certaines des leurs pour les aider. Ça n’a pas de bons sens de telles conditions…

Nous sommes allées voir notre syndicat pour voir si on pouvait organiser des sit-ins, parce qu’on ne sait pas du tout comment ça marche ce genre de choses!! Ils nous ont donné quelques conseils, parce que c’est «illégal». On se rend compte aussi que ça n’est pas à nous de régler le fait qu’il manque du personnel, que c’est vraiment au cadre et au syndicat, au moment du changement d’équipe, de venir sur place pour constater le manque d’effectifs et trouver une solution.

La situation devient chaotique, il faut le savoir! Il y a plein de filles qui partent travailler dans le Nord, parce que les conditions sont meilleures là-bas et qu’elles ont une plus grande autonomie de pratique. Ici ça devient impossible de donner des soins qui ont du sens.

Il faut rassembler le plus de témoignages possibles pour documenter cette situation et faire pression pour que les choses bougent. On espère pouvoir rédiger un livre noir qui englobe tous les hôpitaux du Québec. Ça n’est que le début.

Tweet about this on Twitter

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *