Fédérations médicales, la balle est dans votre camp

Quiconque prend publiquement la parole sur la question de la rémunération médicale et tient des propos qui contrarient les très puissantes fédérations s’expose à des sanctions immédiates. Chaque petit détail, chaque interprétation seront disséqués et, s’il existe la moindre possibilité de le faire, contredits ou réinterprétés. Il s’agit selon moi d’une sorte d’éducation pavlovienne destinée aux chercheurs et journalistes.

Stimulus : prendre la parole sur la rémunération médicale => Réponse : beaucoup de travail, de stress et le risque de se faire publiquement traîner dans la boue.

Rapidement, chercheurs comme journalistes auront compris la relation de cause à effet.

Dans une entrevue accordée à Patrick Lagacé de La Presse, j’ai mentionné les éléments suivants :

Les enveloppes négociées par les Fédérations auprès du Ministère de la Santé pour payer les soins médicaux sont très particulières. Si elles sont dépassées, le Ministère va verser les montants additionnels réclamés. Si elles ne sont pas atteintes, le Ministère et les Fédérations vont s’organiser pour que les surplus soient quand même versés aux médecins.

Ces jours-ci, je me fais violemment prendre à partie sur les réseaux sociaux et dans mes courriels au sujet de la seconde partie de cette affirmation : si les médecins ne facturent pas toute l’enveloppe, les surplus leurs seront versés quand même.

J’ai reçu plusieurs appels téléphoniques de M. Lagacé qui, ennuyé du niveau de critique que lui attire cette seconde affirmation, me demande de faire plus de recherches pour soutenir ce que j’avance. Un certain nombre de médecins passent également par twitter pour exiger que je « produise des preuves » et plusieurs concourent pour savoir qui fera le commentaire le plus insultant.

Bref, la pression est forte pour que j’investisse mon temps ou celui de mes agents de recherche (dans les deux cas, vos impôts) pour prouver une affirmation que l’on retrouve pourtant noir sur blanc dans le rapport de la Vérificatrice générale [voir les sections 22 à 27 de son dernier rapport].

Il existe des preuves indiscutables [Lire par exemple la Lettre d’entente 168, p.197 de ce texte] pour appuyer que ce que je décris a été vrai dans le passé. Et dans la pratique, les réajustements continuels des tarifs que les fédérations négocient avec le Ministère permettent de faire discrètement disparaitre les surplus. Je maintiens donc mon affirmation. Mais je ne suis pas infaillible et je suis ouvert au dialogue.

Cette pression qu’on exerce, souvent relayée par des individus qui ne lisent pas les documents à l’appui de mes affirmations mais qui en exigent quand même des preuves supplémentaires, participe à l’éducation pavlovienne que j’ai décrite. C’est une approche bien peu Poppérienne de l’appréhension de la réalité..

Chères Fédérations, la balle est dans votre camp. Je vous mets au défi.

Donnez-moi un exemple crédible (des chiffres, des lettres d’ententes, quelque chose d’un peu concret) qu’au cours des 15 dernières années il y a eu des sommes négociées dans les enveloppes de rémunération qui n’ont pas été dépensées et qui ont été reversées ou récupérées au Ministère pour d’autres fins que la rémunération médicale. Si vous donnez un tel exemple, je suis prêt à reconnaitre publiquement que mon affirmation était erronée et ça sera publié ici. Si vous ne trouvez aucun exemple, alors c’est que votre critique tatillonne de mes propos n’est que du bluff.

En terminant, pour ce qui est de mon éducation pavlovienne, je pense que (pour l’instant) elle a échoué. On se rappellera que quand j’ai sorti des chiffres sur la productivité médicale en 2013, Dr Barrette m’a activement trainé dans la boue dans Le Devoir et dans le bulletin de la FMSQ. Et puis miracle, l’année dernière durant la saga de la Loi 20, le même Dr Barrette n’a plus cessé de citer exactement les mêmes chiffres et les mêmes analyses. Depuis ce temps, mon impression est la suivante : plus les Fédérations s’indignent, plus ça veut dire qu’on a probablement mis le doigt sur un vrai bobo.

Mais le risque avec ce genre de débats c’est que tout le monde perde son temps à s’obstiner sur des détails d’interprétation d’un élément du problème alors que, comme la VGQ le montre, c’est l’ensemble du système qui est à revoir. L’arbre ne devrait pas cacher la forêt. De plus en plus de médecins prennent la parole pour demander à ce que l’on revoie le modèle de rémunération. Que l’on soit chercheur, journaliste ou simple citoyen, il est légitime et sain de discuter de la manière dont on dépense 6 (bientôt 7) milliards de dollars de fonds publics et de l’efficacité de ces investissements pour l’accès aux soins.

On ne devrait pas avoir peur de prendre la parole. Critiquer le mode de rémunération ou l’invraisemblable secret qui entoure les modalités de rémunération des médecins n’est pas une critique des médecins, ni de leur compétence ou de leur travail clinique. Ce dont ce débat a besoin, c’est de plus de transparence, de sérénité et moins d’intimidation.

Damien Contandriopoulos

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Une réflexion au sujet de « Fédérations médicales, la balle est dans votre camp »

  1. Merci, Professeur Contandriopoulos. Nous avons besoin de chercheurs comme vous qui osent prendre la parole publiquement, notamment sur la question de la rémunération des médecins, au risque d’être déclarés coupables d’apostasie par les fédérations médicales. Il ne faut pas lâcher ; l’avenir de notre système de santé en dépend !

    Martine Guay, LL.L, Inf., M. Sc.Inf.(cand.)

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