Les chercheurs dans la sphère publique – Forum des fonds de recherche québécois

Le constat d’une remise en question de certains consensus scientifiques par des segments de la population québécoise constituaient le point de départ de ce forum organisé par les Fonds de recherche du Québec, le 4 décembre 2015 à la Grande Bibliothèque, forum rassemblant des membres de la communauté scientifique du Québec, toute discipline confondue. Les controverses choisies pour illustrer cette dissension – climato-sceptiques, courant anti-vaccination et pseudosciences – ayant ceci en commun d’être débattues dans les médias tout en faisant consensus dans le monde scientifique qui en rejette les positions.

Partant de là, ce forum se donnait pour objectif de réfléchir à ce qui pouvait créer une dissonance aussi forte entre sphère scientifique et sphère médiatique et au rôle que les chercheurs pouvaient endosser ainsi que les moyens à saisir pour réduire cette distance. Cette journée a été l’occasion de faire se croiser des idées sur la place de l’université dans la société, ses modes de financement, les exigences et couts qui s’appliquent aux chercheurs dans cette économie de la communication. Si les conditions ne favorisaient pas forcément le débat mais plutôt une formulation « à la file » d’idées qui en mettent la table, leur contenu était suffisamment riche et varié pour avoir envie de poursuivre activement la réflexion dans des instances moins formelles et plus concrètes.

Agir comme passeur, accompagner son travail pour le communiquer à une audience non-spécialiste et grand public s’impose de plus en plus comme un horizon nécessaire tant pour la société que pour la recherche elle-même ; en revanche, cette « ouverture » ou cette plus grande imbrication de la recherche avec l’espace public et ses débats n’est pas de tout repos : cela comporte des contraintes, implique des couts et engage des risques qui ont été abondamment discutés ce jour-là.

Les comptes à rendre, les risques à prendre

Cette question des comptes à rendre a été soulevée à plusieurs reprises et s’est déployée entre les deux positions antagoniques suivantes :

  • une position, assumée notamment par les directeurs et directrices des Fonds, qui envisage la « mobilisation » des connaissances comme un retour sur investissement des fonds publics. Dans cette perspective, la diffusion des connaissances est essentielle au processus de recherche dont elle est devenue une des conditions de possibilité;
  • une position plus minoritaire mais audible, qui confronte cette imputabilité et l’obligation de communication à ses effets sur la pratique du scientifique. On pourrait traduire cette position en slogans : « on cherche, on ne va pas forcément trouver », ou encore « la publication, pas la communication! ». Dans cette perspective, la science est envisagée comme un espace pur à protéger des incursions idéologiques. De ce point de vue, la communication viserait surtout à bien distinguer la vraie science de ses usurpateurs.

Entre ces deux pôles et sur des lignes moins tranchées, de nombreuses interventions ont abordé une série d’implications positives et négatives associées à l’interaction recherche/sphère publique au regard notamment des couts et risques qu’elle engage :

– la place de l’enseignement comme premier lieu de mobilisation des connaissances et celle des sciences fondamentales dans la sphère publique « courante » ont été discutées dans un contexte qui oriente de plus en plus les universités vers une recherche applicable ;
– les couts de la communication – le temps pris à communiquer comme temps soustrait au travail de publication – devraient être mieux reconnus ;
– la création d’une veille pour démonter les idées irréfutablement « fausses » mises en circulation et par rapport auxquelles on dispose de consensus solides  a été suggérée ;
– les dérives possibles liées à un financement de recherche strictement arrimé à l’obligation de « rayonner ».

C’est donc en filigrane le débat jamais résolu de l’ouverture de l’université versus son autonomie qui s’est tenu ce jour là. À vouloir trop protéger l’université, on risquerait de la détacher des intérêts du bien commun. Se profilerait aussi le risque de la sanction et du bashing contre celles et ceux qui voudraient quand même se lancer « au-dehors ». Les éléments de la sphère publique ne sont pas tous contrôlables, la parole du chercheur sera saisie, voire déformée parfois dénigrée. Il est donc impératif de prendre en considération la dimension du politique et des forces en place, surtout dans les domaines de recherche où dominent des intérêts puissants. Il faut trouver un juste équilibre où la prise de parole publique des chercheurs puisse se faire en toute liberté « académique » et réfléchir aux modalités de solidarité qui permettraient à la communauté universitaire de soutenir ses membres face aux pressions et intimidations qu’impliqueraient leurs travaux.

Les moyens, les médias mais pas seulement

Au-delà du rôle du chercheur et des conditions de son activité publique, les débats ont porté sur le rapport aux médias auxquels, comme l’a rappelé très justement une intervenante, il ne faudrait pas réduire toute la sphère publique.

Là, le rapport aux médias est apparu comme étant difficile, complexe, travaillé de tensions. Les journalistes sont souvent perçus comme les passages obligés vers ce trésor à rejoindre : la « population », le « grand public », « monsieur et madame tout le monde ». Les médias figurent comme check points stressants où s’impose une temporalité de l’immédiateté et de la nouvelle qui s’adapte mal aux temps plus longs de la recherche. La collaboration peut parfois être brutale et déstabilisante, le chercheur n’en contrôlant guère les points de sortie.

À l’inverse, les journalistes sont inondés de communiqués survalorisant des résultats de recherche parfois déconnectés du monde et empruntant directement aux modes de communication publicitaires, ce qui en trouble la réception. Il est alors plus difficile pour eux de discriminer la valeur du contenu et de l’expertise. Par ailleurs, quand ils cherchent à interroger un expert pour éclairer une question en particulier, ils s’opposent souvent à des refus, les chercheurs n’étant pas toujours prêts à assumer le cout de cette communication « immédiate ». En se percevant uniquement comme les pourvoyeurs l’un de l’autre, les deux univers en sont réduits à un échange de monnayage : expertise contre accès au public. Pour dépasser cette relation tendue, il est possible d’envisager la diffusion des connaissances au travers de mécanismes de collaboration en réseau, de dissémination sur une base récurrente à partir et avec des points de relais dans les réseaux sociaux et communautaires.

Au cours de la journée se sont dessinés les contours des mécanismes de transfert des connaissances tels que se les figurent les représentants d’une communauté scientifique. La conception dominante qui s’est dégagée, bien qu’elle ait pu ponctuellement être contestée, réajustée ou enrichie, reste assez classique : un processus linéaire initié à partir d’un émetteur en direction d’un récepteur dont on n’a guère d’idée précise et dont on espère pourtant qu’il attend notre message.

Or les processus de communication sont complexes et s’opèrent au sein de réseaux fluctuants qui forment et font circuler des messages échappant parfois à ce que l’on sait qui est juste et bon. Les données peuvent être probantes, si elles ne sont pas relayées dans ces réseaux ou si elles sont déconnectées des gestes, des contraintes, des connaissances et des intérêts de celles et ceux qui devraient les utiliser, elles resteront lettres mortes. À titre d’exemple la controverse anti-vaccin est intéressante qui montre bien qu’il ne s’agit pas seulement de « savoir » mais paradoxalement aussi de croire et de faire confiance (ici à la pratique médicale dans ses relations à l’industrie pharmaceutique). Or cette confiance doit non seulement se gagner sur des bases scientifiques rigoureuses mais également se constituer en relation avec les préoccupations d’une société à un moment précis, au risque sinon de déboucher sur un problème d’adhérence, comme on le formule en médecine pour décrire le décrochage d’un patient à son traitement, entre science et public. C’est pourquoi il est nécessaire de travailler selon des logiques collaboratives inclusives et dans certains cas dès les premières formulations des questions de recherche.

Il ressort de cette journée un consensus solide qui défend la nécessité de communiquer en dépassant les seuls enjeux de relation publique ; cette nécessité ne saurait répondre à une seule obligation institutionnelle imposée top-down et  devrait être comprise comme découlant d’une responsabilité sociale et politique des chercheurs.

 

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