« Les docteurs » existent-ils ?

Est-ce qu’on a le droit de parler DES docteurs ? La question n’est pas (juste) un exercice de sociologie théorique. Qu’on l’aime ou pas, il est presque impossible de commenter publiquement l’actualité en santé sans utiliser cette expression. Et chaque fois que l’on se réfère « aux docteurs », cela hérisse de nombreux membres de la profession médicale. Des médecins se plaignent de se faire individuellement attribuer des desseins ou des responsabilités de manière injuste puisque – personnellement – ils n’y sont pour rien. Mais est-ce que ces critiques signifient qu’il est sociologiquement fallacieux de parler « des docteurs », de « la profession médicale » ou du « pouvoir médical » ? C’est une vraie question, et pas une question facile…

La seule définition facile (mais triviale) du groupe « des docteurs » relève du domaine démographico-légal : il y a environ vingt mille personnes au Québec qui sont légalement habilitées à pratiquer la médecine. Le collège des médecins tient une liste nominative à jour. Eux, pas de doute, ce sont les docteurs. Sauf que les vingt mille médecins du Québec sont vingt mille personnes différentes, avec des vies, des opinions, des caractéristiques toutes différentes. Ce qui crée deux vraies questions : la première est sociologique et la seconde politique.

La première question porte sur l’homogénéité du groupe. Ça fait plus de cent ans que des sociologues suggèrent que le métier d’une personne structure considérablement son identité. De la place dans la société aux opinions et préférences ce n’est probablement pas la même chose d’être institutrice, plombier ou radiologiste. Et le degré d’influence du métier sur l’identité et la structuration sociale (on pourrait parler d’habitus pour les « bourdieusiens ») n’est certainement pas le même pour toutes les professions. Certains métiers – les policiers sont un exemple souvent cité au même titre que les médecins – semblent avoir une influence considérablement plus forte sur l’identité que d’autres. Faites un tour dans le cimetière du Mont-Royal et ce sont presque seulement des juges, des médecins et des militaires qui poussent l’attachement à leur identité professionnelle jusqu’à la faire graver sur leur tombe. Il faudrait beaucoup de mauvaise foi pour ne pas reconnaitre qu’il existe une identité professionnelle forte au sein de la profession médicale (et en lisant les commentaires en réaction à cet article on trouve de beaux exemples).

Si on accepte qu’il existe une reconnaissance entre pairs, une sorte de solidarité professionnelle ou une structuration professionnelle de l’identité (on pourrait ajouter une convergence des habitus) alors il n’est probablement pas absurde de suggérer que « les docteurs » constituent une réalité sociologique. Pas une réalité simple ni homogène qui attribue à tous ceux dotés d’un MD derrière leur nom un ensemble net et déterminé de caractéristiques, mais une réalité quand même.

La seconde question – politique – est la suivante. Est-ce que le fait de reconnaitre qu’il existe une structuration professionnelle sociologiquement significative d’un groupe d’individus est suffisant pour attribuer à ce groupe une action politique collective ? Il existe bien sûr des organisations formelles – les fédérations sont l’exemple le plus simple – dont le mandat est la défense des intérêts du groupe démographico-légal « des docteurs ». Mais la question posée est plus complexe. Est-ce qu’il existe un « pouvoir médical » qui va au-delà de l’action politique institutionnelle de ces groupes ? Par exemple, est-ce que, « les médecins » de par une convergence individuelle sur certaines opinions et préférences exercent une influence politique identifiable et attribuable au groupe sociologique ? La réponse dans plusieurs traditions de recherche est oui (et pour juste une cennes, amazon vous en vend un échantillon).

On peut rendre la question plus concrète en l’illustrant. Si par rapport à une option politique – changer le mode de rémunération des médecins au Québec par exemple – la majorité des médecins ont des préférences fortes et convergentes qui s’expriment tant individuellement que par le biais d’une foule d’organisations avec un mandat de représentation ; est-ce que ça permet de dire que « les médecins » défendent l’option X ? Et si, dans la défense de ces préférences, les actions posées sont d’une efficacité politique telle que – systématiquement et de manière prévisible – le groupe fait prévaloir ses préférences devant celles d’autres groupes, est-ce cela veut dire qu’il existe « un pouvoir médical » ?

Les processus d’objectivation en cause, tant dans la constitution du groupe « des docteurs » que dans l’attribution de préférences et d’un pouvoir politique à ce groupe, ne seront jamais ni simples ni neutres. Défendre que les médecins sont des individus indépendants et qu’il n’existe ni groupe ni pouvoir collectif est une action politique, au même sens que de défendre, à l’inverse, que « le pouvoir médical » empêche ou produit quelque chose. Se référer à ces construits est une prise de position dans un jeu de pouvoir – sociologique et politique – auquel il est difficile d’échapper. En utilisant un terme ou un concept, on contribue à le faire exister sociologiquement et à le rendre politiquement efficace. Quand est-ce que l’on décrit le monde et quand est-ce que l’on construit la réalité que l’on prétend décrire ? Et est-ce que de ne rien dire est plus approprié que de tenter de décrire ?

Ce ne sont pas des questions simples et personne ne peut prétendre détenir une réponse indiscutable. Par contre, dans les interventions publiques de la Chaire, il y a un effort sincère de comprendre les jeux de pouvoir sous-jacents à l’utilisation des termes employés et de ne pas en jouer de manière opportuniste. La prise de parole y cherche à changer le monde par le biais d’un éclairage cohérent de son fonctionnement. Les efforts autocritiques pour objectiver l’objectivation ne donnent pas accès à une vérité simple et universelle mais elles ont plus de potentiel que le déni ou la participation naïve aux jeux en cause.

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