Apologie de l’ignorance

Au cours des derniers mois, nous avons publié ici plusieurs entrées de blogue sur les risques, les défis et la justification de faire de la recherche en terrain « politiquement sensible » Cette semaine j’ai eu l’occasion de faire des travaux pratiques.

Quelqu’un, probablement un journaliste, a fait une demande d’accès à l’information auprès du Commissaire à la santé et au bien-être (CSBE). Cette demande a donné lieu à la mise en ligne de la correspondance que les deux Fédérations médicales ont adressée à plein de gens à propos de ma participation dans un projet de recherche sur le lien entre le mode de rémunération des médecins et la performance du système de santé.

Cette correspondance (ici et ) est une lecture à la fois éclairante et déprimante. Elle éclaire en ce qu’elle rend visible la manière dont les Fédérations conçoivent la recherche et interviennent sur le plan institutionnel pour exercer leur pouvoir. Elle déprime en ce que plusieurs éléments mis de l’avant dans ces lettres sont d’une bêtise – réelle ou simulée – qui sape l’espoir que les politiques de santé du Québec évoluent à court terme vers plus de transparence et de rationalité.

Deux éléments me semblent mériter d’être discutés. Le premier est la totale incompréhension du fonctionnement des institutions scientifiques que les Fédérations semblent avoir. Elles trouvent mes prises de position – à titre de chercheur – inconvenantes et semblent considérer que ceci est un motif tout à fait suffisant pour demander à ce que l’on me retire la subvention qui venait d’être octroyée à l’équipe avec laquelle je travaille. Elles écrivent donc une lettre au Commissaire avec copie au scientifique en chef du Québec (rien de moins) et (tant qu’à y être) au ministre de la Santé, pour demander à ce que l’on m’écarte du projet. Elles citent, à titre de justification, le fait que j’ai déjà publié un article dans une revue révisée par les pairs qui intègre une conclusion qui leur déplaît. Ceci me semble plein de bon sens. Comment imaginer, en effet, vivre dans un monde dépravé au point qu’un syndicat ne puisse demander au ministre de priver de subventions un chercheur qui pousse l’outrecuidance jusqu’à publier des résultats qui ne lui conviennent pas. Il y a quelques années je suppose que c’est une lapidation publique qui aurait été exigée, mais que voulez-vous, les traditions se perdent.

Visiblement les concepts d’indépendance de la recherche (les subventions ne sont pas accordées de manière discrétionnaire, mais sur la base de la qualité scientifique du projet et de l’équipe), de comités de pairs (la qualité de la recherche est évaluée par d’autres experts dans le même champ) et de liberté académique (les universitaires ont le droit de poser des questions et de tenter d’y répondre même quand ces questions dérangent) leur sont parfaitement étrangers. Il est quand même admirable que des médecins – professionnels que l’on aimerait penser bien au fait des pratiques scientifiques – comprennent aussi mal le fonctionnement de la science.

Toujours sur ce thème, il y a une apologie de l’ignorance intéressante dans l’argumentaire des Fédérations. Ainsi, selon elles, avoir une opinion, même une opinion d’expert, fondée sur des travaux scientifiques antérieurs est un « biais ». Un biais suffisamment grave pour que cela empêche le chercheur affligé de cette horrible tare d’avoir déjà étudié le sujet, de pouvoir par la suite y comprendre quoi que ce soit. Selon cet original point de vue, la recherche devrait donc toujours être conduite par des gens qui ne connaissent rien au sujet. Des gens qui ont la grâce de n’avoir aucune espèce d’avis sur la question. Pour mon prochain projet de recherche, j’hésite donc entre une évaluation de la composition des neutrinos ou une analyse comparative de la pensée de Heidegger et de Nietzsche sur la conscience de soi…

Le second thème qui mérite d’être relevé est le recours à la censure comme stratégie politique. Si on se fie à leur correspondance, les Fédérations n’ont que faire du débat et du dialogue. On peut être d’accord avec elles ou bien se taire. Mais contredire leur doxa est considéré comme un affront inadmissible qui justifie la censure de ces voix hérétiques. Elles ont ainsi pris la peine d’envoyer, confidentiellement, des lettres extrêmement négatives à mon endroit à des gens qui ont potentiellement une influence sur mes travaux de recherche (comme le PDG de la RAMQ ou le Scientifique en chef du Québec qui est à la tête des trois Fonds de recherche de la province). L’objectif parfaitement explicite de ces lettres est de contribuer à compliquer la réalisation de mes travaux de recherche présents et futurs.

Pour ce faire, le moyen choisi est l’attaque ad hominem. Les Fédérations ne sont pas dans un débat d’idées elles sont dans une logique d’attaques personnelles. Ce ne sont pas des opinions, des avenues politiques ou des théories qu’elles vont prendre à partie ce sont des gens. Ce ne sont pas tant les idées que j’ai pu défendre qui sont attaquées, mais moi comme personne et comme chercheur (et là-dessus je suis très curieux de savoir ce qui pouvait se trouver dans les passages caviardés). Pour défendre leur amour inconditionnel du statu quo, elles vont attaquer les gens qui se demandent si on ne pourrait pas faire différemment.

Ce qui est ennuyeux c’est que la crédibilité d’un scientifique est un outil central à son travail. Le respect des pratiques scientifiques et le sérieux des efforts pour contrôler les biais sont le cœur de l’éthique professionnelle d’un chercheur. Un scientifique qui n’aurait pas, comme principes fondamentaux, la recherche de la vérité et le respect des faits serait un imposteur. En essayant de me discréditer sur ces plans Fédérations cherchent à tuer des idées en s’en prenant au messager. L’idée est simple, le principe vieux comme le monde, mais diablement efficace. Et quand on est le messager en question, il est aussi un peu désagréable de se sentir victime collatérale. Comme le chantait Brassens, « mourir pour des idées, d’accord, mais de mort lente… » de préférence.

Si on en revient au fond de la question, un des objectifs principaux de la Chaire est de contribuer à augmenter l’influence des résultats scientifiques dans les pratiques, les décisions et les politiques de santé. Nous jouons donc, par définition, dans des plates-bandes « politiquement sensibles ». Et l’ambition est d’apprendre du processus, de nos réussites et de nos erreurs. À ce titre la lecture de la correspondance des Fédérations contribue à nous permettre de mieux comprendre les règles du jeu et je suppose que ça mérite un merci. Et maintenant on sait que vous lisez notre blogue. 🙂

Damien Contandriopoulos

 

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5 réflexions au sujet de « Apologie de l’ignorance »

  1. On sait que ce que l’on dit est vraiment important quand on essaie à tout prix de censurer notre parole.
    On sait aussi que si nous ne le faisons pas, personne d’autre ne le fera quand on nous attaque personnellement.
    Malheureusement pour les partisans de la censure, si on peut faire taire un humain, il est beaucoup plus difficile d’empêcher qu’une idée se répande une fois énoncée.
    Pour citer le poète slameur Bilbo Cyr, « Ce que j’aime le plus, ce n’est pas dire, mais faire dire. Une fois que tu donnes la parole aux gens, ça se peut qu’ils ne veulent plus la redonner. »

  2. On sait tous que les corporations professionnelles, comme les politiciens, sont bien plus objectifs et neutres autre les chercheurs universitaires. Ils n’ont aucun biais.
    C’est pourquoi les corporations, les hauts-fonctionnaires et les politiciens produisent tant d’études et de données scientifiques et les mettent en toute transparence à la disposition des scientifiques et de la population. C’est évident ! Et pour cette raison il ne reste plus de travail pour les prétentieux chercheurs universitaires…

    Michel Camus, épidémiologue

  3. Je suis combien désolée de ce qui vous arrive et malheureusement cela se passe à plusieurs échelons de la société de se faire censurer ( comme intervenante dans un CLSC nous nous sommes déjà fait dire que nous ne pouvions pas critiquer les décisions qui viennent d’en haut car : « Comment la main pourrait-elle ne pas suivre le cerveau ?  » nous a argumenté avec beaucoup de sérieux notre cheffe. ( J’ai pensé : pas fort comme argument en faveur d’un neurochirurgien !!!) . D’autres se font arrêter dans des projets novateurs; demandez à ceux qui veulent partir un éco-village ou faire de l’agriculture à petite échelle vous verrez que les obstacles sont infinis et à tous les niveaux. Continuez votre travail dont nous sommes fières car cela nous aide à tenir le coup ou à mettre des mots sur ce qui se passe.
    Merci
    Vinciane Peeters

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