En soutien à Standing Rock

Le premier décembre 2016 marquera la première journée d’action globale tenue en soutien à la lutte menée à Standing Rock contre le projet de Pipeline de la compagnie Dakota Access. Cette branche d’Energy Transfer prévoit de transporter du pétrole sur plus de 1800 km, du Nord du Dakota jusqu’à l’Illinois. Si ce projet, dont le coût estimé à 3,8 milliards de dollars US, aboutit, le pipeline devrait faire circuler 500 000 barils de pétrole brut chaque jour de Stanley à Patoka, en traversant la rivière Missouri qui borde le nord de la réserve de Standing Rock, territoire des Dakotas et Lakotas.

Depuis le 1er avril 2016, des membres de ces nations ont établi un campement, le camp de Sacred Stone, proche de Cannon Ball, pour contester et bloquer ce projet de pipeline. En plus de la dépossession de leur territoire, un de leurs arguments est le risque – parfaitement plausible – d’une fuite qui contaminerait la rivière, source d’eau à laquelle s’alimente leur communauté et qui dessert aussi un bassin de population de 17 millions de personnes. Leur action de résistance reçoit depuis le mois d’août un large soutien, de nombreux alliés autochtones mais aussi d’autres nations confluent vers Standing Rock pour établir des camps autour du Sacred Stone originel. Parmi ceux là, l’Oceti Sakowin qui représente, avec des membres de plus de 100 nations, le rassemblement de nations autochtones le plus important après celui de la bataille de Little Big Horn qui fit rage en 1876, non loin de là, à l’ouest du territoire.

Depuis le mois de septembre, la compagnie Dakota Access augmente la pression pour forcer le passage et reprendre ses travaux, ses vigiles n’hésitant pas à lâcher leurs chiens sur les water protectors. La police du Comté assure elle-aussi une défense violente des intérêts de la compagnie, usant de ces fameuses armes « non létales » dont on connait désormais trop bien les ravages sur le front des mouvements de contestation civile : balles de caoutchouc, poivre, gaz, tout l’arsenal coutumier et néanmoins dangereux, renforcé ici par l’emploi de canons à eau, arme brutale au regard des températures glaciales qui sévissent à cette période de l’année dans le Dakota du Nord.

Il y a quelque jours, dans une lettre adressée au Chef de tribu Dave Archambault II, le Colonel John Henderson du corps militaire des ingénieurs, instance chargée de statuer sur les conditions de faisabilité des projets d’exploitation minière et pétrolière, annonçait sa décision de fermer l’accès des territoires au Nord de Cannon Ball River, précisément là où le camp Oceti Sakowin est situé et demandait au chef Archambault II de faire en sorte que les lieux soient évacués d’ici le 5 décembre. Par ailleurs un bataillon de vétérans, déterminé à soutenir et protéger les opposants au projet est en route et prévoit d’arriver sur place le 4 décembre. L’avis d’évacuation d’urgence, émis le 28 novembre par le Gouverneur Jack Dalrymple, a été suivi d’une annonce de blocage des accès aux camps. Aux dernières nouvelles, le porte parole du Sheriff du Comté de Morton annonçait que seraient mis en place des contrôles et que toute personne transportant du matériel en direction du camp pourrait être bloquée et recevoir une amende de 1000$ pour violation de l’avis d’évacuation.

La situation à Standing Rock n’est pas inédite. Elle s’inscrit dans un processus continu de colonisation. Les ententes territoriales « prises avec » les nations autochtones sont de longue date bafouées, unilatéralement « renégociées » ; les peuples autochtones déplacés et parqués, leurs modes de vie et cultures attaqués, quand ils ne sont pas purement détruits.

Le DAPL (Dakota Access Pipeline Project) s’inscrit dans cette histoire où la dépossession sert directement une machine d’accumulation aveugle à toutes considérations autres que celles des valeurs boursières. La résistance que ce projet rencontre s’inscrit aussi dans cette histoire, une histoire indigène, plurielle mais invisibilisée qui ouvre et tient à plusieurs endroits sur le continent nord américain des fronts de lutte pour l’auto-détermination territoriale. Les projets d’extraction des ressources naturelles se font souvent dans la plus grande opacité, sans respect pour la vie déployée sur les territoires qu’ils soumettent, en court-circuitant les mécanismes de consultation publique, tout en bénéficiant la plupart du temps d’une complaisance plus ou moins tacite des pouvoirs en place ou des instances chargées d’en évaluer les risques (regard tourné vers l’Office national de l’Énergie, ONÉ). À titre d’exemple le plus récent, la Cour suprême du Canada doit instruire le 30 novembre 2016, l’affaire relative à un projet d’exploration pétrolière mené par Enbridge sans le consentement des Inuits de Clyde River et la Première Nation Chippewas de la Thames. Des représentants de ces communautés ont intenté une poursuite judiciaire contre les sociétés de recherche sismique, l’ONÉ – qui a approuvé le projet – et le gouvernement fédéral pour avoir manqué à leur obligation de consultation. C’est dans ce contexte que le 29 novembre 2016, le premier ministre Trudeau a donné son approbation à deux projets hautement contestés (pour dire le moins) : le pipeline Trans Mountain de la compagnie américaine Kinder Morgan et celui de la Ligne 3 d’Enbridge, les deux totalisant une augmentation de 1 115 000 barils par jour. Rueben George, de la nation des Tsleil-Waututh, rapportait hier que sa communauté ne faiblirait pas dans cette bataille contre Kinder Morgan, bataille déjà ralliée par une partie importante de la population de Colombie-Britannique.

Ce qui est nouveau avec Standing Rock, c’est que cette lutte et l’invitation à la rejoindre soient aussi largement relayées. Ce qui est nouveau, c’est que ce mouvement de résistance ait acquis cette résonance globale et fasse circuler partout dans le monde, dans une attention immédiate, son sigle lapidaire #NoDAPL.

Ce mot d’ordre se rapporte à une situation aux enjeux intersectoriels qui concerne en premier lieu une lutte autochtone pour l’intégrité de leur territoire, ce que ne devrait pas occulter la formulation des autres enjeux qu’elle implique, aussi cruciaux soient-ils (protection de l’environnement et de la santé publique). Si la résistance de Standing Rock s’inscrit dans une longue histoire de dépossession, elle signale aussi paradoxalement le point affleurant d’une puissance possible face aux pouvoirs extractivistes qui voudraient la défaire pour ne garder que son revers dépossédé. Cette puissance, Standing Rock l’incarne effectivement – ils sont bel et bien là à tenir, dehors le jour comme la nuit – tout autant qu’elle la communique : cette lutte met en mouvement des personnes, des idées, des biens qui relient ce territoire pelé du centre des États-Unis au reste du monde.

Cette résistance obstinée des manifestants autochtones, à Standing Rock – mais aussi dans de nombreux conflits environnementaux à travers les Amériques – récuse la logique des intérêts égoïstes. En science politique, les théories rationalistes sur la répartition des coûts et des bénéfices de la régulation prédisent que les projets caractérisés par des bénéfices concentrés et des coûts diffus ne donnent pas lieu à une opposition structurée. Ils seront efficacement défendus par des lobbyistes payés par ceux à qui ils rapporteront beaucoup et passivement acceptés par une majorité indifférente à des pertes ne justifiant pas de mobilisation. Le passage d’un pipeline pourrait être typique de cette logique. Les groupes industriels derrière ces projets calculent leurs profits en milliards et si la population perçoit les dommages environnementaux potentiels, ceux-ci restent un peu abstraits (bien qu’ils le soient de moins en moins). Au final peu de gens se mobilisent et les pipelines poussent. Mais les exemples sont nombreux d’initiatives autochtones qui défient cette logique, sans doute parce qu’elles sont portées par des communautés qui se trouvent sur le front même de ces avancées et pour lesquelles les préoccupations environnementales ne sont ni abstraites, ni diffuses et justifient leur lutte.

La puissance déployée à Standing Rock pourrait ouvrir une brèche dans la séparation qui continue d’opérer entre le monde blanc et celui des nations autochtones qui tentent de maintenir un rapport direct avec leur milieu de vie. Cette puissance échappe aussi à la perspective qu’adoptent la plupart du temps les instances étatiques, santé publique en tête, pour se saisir (mal à part de ça) de ces communautés sous le seul horizon du contrôle et de la gestion des risques. Des communautés considérées avant tout comme une liste de symptômes-types à réduire.

C’est en cela que Standing Rock est si menaçant, en ce qu’il révèle une force contagieuse, autour de laquelle pourrait s’organiser un refus autant qu’une mobilisation dans le vent des territoires à défendre, ni cédés, ni dépossédés, de Standing Rock au Lac Barrière.


Ici, une pétition en soutien à la cause des Algonquins du Lac Barrière.

Ce jeudi 1er décembre, à partir de 18h, un rassemblement est organisé à KABANE77, dans le cadre de la journée d’action globale #NoDAPL, au 77 rue Bernard Est à Montréal.

Crédit image : Nicolas Lampert pour justseeds

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