Ne négligeons pas les alertes infirmières!

«  Most people know they can’t get into a hospital without a doctor. What they don’t know is that they won’t get out of one- at least not alive- without a nurse. »

Joan Lynaugh [1]

 

Le récent témoignage d’infirmières en détresse dénonçant la détérioration des conditions de travail à l’hôpital Sainte-Justine, et les risques pour leurs patients — femmes enceintes, parturientes et nourrissons parmi les plus vulnérables —, n’est pas sans rappeler une des pires tragédies survenues dans le milieu de la santé au Canada : le décès de 12 patients, en salle d’opération ou peu de temps après avoir subi une intervention au Service de cardiologie pédiatrique de l’Hôpital pour enfants de Winnipeg, entre les mois de mars et décembre 1994.

Cette histoire est décrite en détail dans le rapport de la commission d’enquête dirigée par le juge Murray Sinclair et remis à la Cour provinciale du Manitoba pour éclairer le contexte de ces décès. Le programme de chirurgie cardiaque du Winnipeg Health Sciences Centre avait été suspendu en 1993 après le départ de son directeur et de deux autres cardiologues à la suite d’une vaste restructuration de l’hôpital et de coupes importantes touchant leur service. Les médecins mettaient en doute la volonté de l’administration de l’établissement et du gouvernement du Manitoba d’allouer les ressources nécessaires au bon fonctionnement de ce service. En février 1994, le programme est relancé avec deux nouveaux chirurgiens, dont l’un en début de carrière, mais très vite des problèmes apparaissent, dus notamment au manque de communication et à l’absence de dialogue avec les autres professionnels de l’équipe, en particulier avec le personnel infirmier.

Dès la troisième opération et le décès subséquent du jeune Gary Caribou, les infirmières des soins intensifs tentent d’aviser la direction de l’hôpital de leur inquiétude quant à la situation en salle d’opération, qui leur apparaît dangereuse pour les patients : elles dénoncent le manque d’information transmise au personnel des soins intensifs sur les soins postopératoires à prodiguer ; l’absence de collégialité dans la préparation des interventions; et le fait qu’on ne tienne pas compte des mises en garde du personnel infirmier sur certaines orientations, qu’il juge prises à l’aveuglette. La commission d’enquête révèle que leurs plaintes étaient alors systématiquement rejetées sur la base de deux « arguments » :

  • les infirmières n’ont pas la formation nécessaire pour juger de la compétence d’un chirurgien ;
  • elles réagissent émotivement aux décès malheureux, mais parfois inévitables d’enfants avec des problèmes cardiaques.

Il faudra attendre que les médecins anesthésistes refusent de participer aux opérations pour que le programme de chirurgie pédiatrique soit arrêté. Il se sera écoulé ainsi 10 mois entre les premières démarches effectuées par les infirmières et la réaction des autorités de la santé. Le programme sera néanmoins réouvert quelques mois plus tard, en septembre, pour être de nouveau fermé, pour de bon cette fois, en décembre 1994, après le décès de cinq autres enfants.

Le rejet des plaintes des infirmières manitobaines sur la base de leur « émotivité »[2]

fait écho à ce que celles de Sainte-Justine se font dire aujourd’hui quand elles tentent d’attirer l’attention sur les problèmes vécus au quotidien depuis les dernières réformes : la direction leur répond qu’elles « exagèrent », que « ça n’est pas si pire », et le ministre dénonce une manipulation syndicale partisane sans relation avec la réalité… Toutes ces infirmières ont témoigné sous le couvert de l’anonymat, par crainte de représailles. Elles n’ont pas tort. Si leur code de déontologie exige qu’on prodigue des soins sécuritaires, le Code des professions, lui, exige une loyauté envers l’employeur. Ce qui signifie qu’il faut d’abord et avant tout utiliser les « canaux officiels » — comme le Conseil des infirmières et infirmiers (CII), le conseil d’administration de l’établissement ou tout autre comité mis sur pied par l’employeur — pour dénoncer des situations de soins où la sécurité des patients est potentiellement menacée. Mais quand c’est justement l’employeur qui impose de nouvelles politiques, surtout avec l’autoritarisme dont il a fait preuve pour instaurer la réforme Barrette ces deux dernières années, il est pertinent de se demander si ces canaux officiels ne sont pas un moyen de contrôler plutôt que de permettre aux voix dissidentes de se faire entendre.

Dans le contexte des récentes fusions qui ont pour effet d’augmenter la taille des organisations (en ajoutant quelques étages de bureaucratie étanches), les gestionnaires se retrouvent à gérer des services de soins répartis dans plusieurs lieux physiques distincts. Ils sont ainsi de plus en plus éloignés, voire absents des lieux où les soins et services de santé sont donnés et de moins en moins exposés à la réalité quotidienne de ces « points de service ». De leur côté, les soignants perdent un accès direct aux instances administratives, ce qui mine leur pouvoir d’influence et la possibilité pour eux de participer aux décisions qui ont pourtant une incidence sur leur travail et sur les soins prodigués aux patients [3].

Si vous connaissez des infirmières, posez-leur des questions… en particulier si elles ont vécu les fusions CIUSSS-CISSS, dans un contexte de reconfiguration des services et de compressions budgétaires qui n’est pas sans rappeler celui du Winnipeg Health Sciences Centre. Quand on se donne la peine de les interroger, on entend des histoires tristement incroyables qui décrivent des conditions dangereuses pour les patients et pour les travailleurs de la santé. Bien qu’il serait utile de prendre acte de ces témoignages, ceux-ci ne circulent paradoxalement que très peu dans l’espace public, et avec raison. Les cas d’infirmières mises à pied ou recevant un avis disciplinaire à la suite de dénonciations sont bien réels. Dépourvues de leviers organisationnels systémiques et collectifs pour signaler les problèmes liés à leur pratique, les infirmières doivent se résoudre à trouver elles-mêmes les solutions aux dysfonctionnements qu’elles ne peuvent dénoncer ouvertement sans mettre en péril leur emploi. Quand, malgré tout, certaines d’entre elles se risquent à lancer l’alerte, celle-ci n’est prise en compte que si la pression médiatique associée à l’émoi d’une situation scandaleuse (des décès qui auraient pu être évités) se fait assez forte pour forcer les autorités à agir ou si le corps médical la relaie à son tour. La solidarité interprofessionnelle dans la dénonciation de situations potentiellement dangereuses pour les patients est évidemment une chose positive ; elle indique aussi, en filigrane, qu’on a atteint un niveau de risque justifiant qu’on franchisse les barrières corporatistes et qu’on montre à quelle parole on accorde du crédit politique…

Les infirmières en milieu hospitalier occupent une position privilégiée de proximité avec les patients. Cette position constitue un bon poste d’observation des effets que peuvent avoir des modes d’organisation des soins sur leur qualité et leur sécurité. Il est temps de reconnaître à ce corps professionnel une autorité critique valide qui lui permette de contribuer à l’évaluation de l’organisation du système de santé. Il est temps de dépasser la vision selon laquelle c’est une profession de femmes vouées exclusivement aux soins, peu importe les conditions, tant politiques qu’organisationnelles, dans lesquelles elles exercent. En réduisant l’essence de la profession aux seuls bons sentiments, on en contient le potentiel critique : les infirmières sont assez bonnes pour soigner, mais trop émotives pour juger.


Cet article de Pocosa a également été publié sur le site de L’Actualité, le 17 novembre 2016.

[1] Gordon, S. (2000). Necessary nursing care. Nursing Inquiry,7(4), 218.

[2] Argument type qui minimise le poids politique des femmes sur la base de ce qui serait leur « nature » profonde (prompte à l’irrationnelle émotivité) et qui commande une réponse féministe pour en contrer la portée essentialiste… nous y reviendrons à Pocosa.

[3] Choinière, J. (2011). Accounting for care : Exploring tensions and Contradictions. Advances in nursing sciences, 34(4), 330-344.

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