Les résultats du sondage ! Le ministre Barrette et sa réforme obtiennent-ils la note de passage ?

Il y a une dizaine de jours, la Chaire Pocosa a lancé, dans son style sérieux et impertinent, un sondage public avec l’idée d’évaluer la réforme en santé. Cinq questions étaient posées, notées sur 20, pour un score total sur 100. Plus de 70 personnes ont répondu à ce sondage en ligne. Derrière l’ironie délibérée des intitulés des questions du sondage, il s’agissait de cibler de façon cohérente les points les plus typiques de l’approche « Barrette » et de sa mise en œuvre.

Nous avons également invité trois personnes, professeurs et/ou chercheurs, qui ont accepté de se prêter au jeu, avec Damien Contandriopoulos, titulaire de la Chaire Pocosa.

Voici les résultats de ce sondage, qui, hélas, est sans appel :
La réforme en santé ? C’est un échec.

Présentation des invités

  • Pascale Dufour est professeure au Département de science politique de l’Université de Montréal. Elle travaille principalement sur les mouvements sociaux et l’action collective.
  • Dr Isabelle Leblanc est présidente du collectif Médecin québécois pour le régime public (MQRP).
  • Paul Lamarche est professeur honoraire en administration de la santé à l’Université de Montréal. Fonctionnaire au MSSS de 1977 à 1982 puis de 1986 à 1992, il a également été sous-ministre responsable de la réforme sous les ministres libéraux Thérèse Lavoie-Roux puis Marc-Yvan Côté.

QUESTION 1 / Prendre le taureau par les cornes

TESTtaureau

Les problèmes du système de santé du Québec sont nombreux et importants. Face aux défis, le ministre a-t-il pris le taureau par les cornes ou s’est-il prudemment abrité derrière le statu quo ? Un score de 0 désigne un ministre qui ne ferait rien et laisserait totalement le système aller sur son élan. Un score de 20 désigne un ministre décidé à ne rien laisser en place.

La note des internautes
15/20

Les notes des invités

Pascale Dufour
15/20
Le ministre de la santé a entrepris des réformes de structures qui chamboulent en profondeur le système de santé ; avec fracas

Isabelle Leblanc
10/20
Le ministre fait définitivement bouger des choses, mais peut-être pas les bonnes, ni dans la bonne direction. Il croit prendre le taureau par les cornes, mais les cornes qu’il saisit sont plutôt celles d’un mammouth qu’il n’aperçoit pas dans son aveuglement. En ne se concentrant que sur les cornes de celui-ci (la structure du système et le travail des médecins des MD), il ne voit pas que le système en entier doit être repensé, revu, corrigé. L’accès aux autres professionnels de la santé, le travail réellement complémentaire des différents acteurs du système, le laisser-faire dans l’organisation des soins et dans le contrôle de ceux ci sont des aspects probablement plus importants que les cornes du taureau.

Paul Lamarche
10/20
Nous devons reconnaitre que le ministre a pris le taureau par les cornes avec beaucoup d’intensité et détermination. Mais, prendre le taureau par les cornes pour foncer dans un mur, est-ce du courage ou de la stupidité ? Pour moi, c’est de la stupidité.

La note de Pocosa

Damien Contandriopoulos
18/20
Aucun doute, c’est une des forces de Gaétan Barrette. Aucun ministre de la santé de l’histoire du Québec a eu autant d’ambition de transformer le système ni s’est vu donner par le premier ministre autant de marge de manœuvre pour le faire. Quand on combine les deux, on a un ministre de la santé qui non seulement a décidé de fermement empoigner le taureau par les cornes, mais qui a les moyens de ses ambitions. Ça aurait pu être un score presque parfait ici. Mais les ambitions du ministre sont limitées par sa propension à chercher le conflit et à ne pas pouvoir concevoir l’action ministérielle autrement que comme une négociation syndicale. Pour rester dans l’image du taureau, ce n’est finalement pas par les cornes que le ministre a pris les choses, mais c’est par les oreilles. La situation actuelle est un ministre puissant et ambitieux qui veut mater un taureau plutôt furieux en le tenant par les oreilles. On ne sait pas comment ça va finir, mais ça ne sera pas un happy end: le système de santé, le ministre, ou les deux… risquent de finir en piteux état.

QUESTION 2 / Avoir lu le mode d’emploi

NOTICE

Un système de santé est une mécanique pas mal plus complexe qu’un micro-onde ou un photocopieur. Même avec énergie et bonne volonté, un ministre qui ne maîtrise pas bien les relations entre les moyens et les fins risque de causer plus de problèmes qu’il n’en règle. Un score de 0 désigne un ministre qui adopte systématiquement les mauvaises solutions pour régler de vrais problèmes. Un score de 20 désigne une adéquation parfaite des moyens et des fins.

La note des internautes
4/20

Les notes des invités

Pascale Dufour
5/20
les réformes entreprises accroissent les inégalités sur le plan de la santé et de l’accès aux services ; en revanche, si l’objectif est de préparer le terrain à une privatisation du système de santé, le mode d’emploi est le bon et la note pourrait être de 18.

Isabelle Leblanc
8/20
Le ministre arrive à reconnaître certains problèmes (l’accessibilité, la concentration d’omnipraticiens en hôpital) mais semble croire que les solutions sont ponctuelles et ne saisit pas que chacune d’entre elles influence le fonctionnement de tout le système. Il présente des solutions à court terme, isolées, qui ne prennent pas en compte l’impact global sur l’organisation et la provision des soins. En plus, il refuse d’identifier des problèmes criants dans le système (par exemple, sa réaction éhontée face au problème des bains dans les CHSLD).

Paul Lamarche
0/20
Un système de santé est l’exemple type d’un système complexe. Il est composé d’un grand nombre d’acteurs différents et interdépendants qui s’auto-organisent en réponse aux multiples interactions qu’ils entretiennent avec les membres de l’organisation et de leur environnement. De ces interactions répétées émergent de riches comportements collectifs qui influencent à leur tour les comportements individuels. Ce sont donc les acteurs et les interactions qu’ils entretiennent entre eux qui donnent forme à l’organisation et non l’organisation qui structure les interactions entre les acteurs.

S’il y a une caractéristique du mode d’emploi des systèmes de santé que le ministre ne maîtrise pas, mais absolument pas, c’est l’émergence du bas vers le haut. Il est le champion du décrété : du haut vers le bas.

La note de Pocosa

Damien Contandriopoulos
5/20
Sur ce second thème aussi le jugement est facile. Gaétan Barrette n’a pas lu le mode d’emploi. Un peu comme le bricoleur du dimanche qui croit pouvoir monter sa cuisine IKEA sans lire la notice et qui se rend compte, après une journée passée à assembler et visser au hasard, qu’il va falloir tout recommencer. Depuis trois ans notre ministre cumule les erreurs de jugement au sujet des solutions et des façons de faire. Une structure centralisée et autocratique peut donner d’excellents résultats pour diriger d’une main de fer un syndicat médical ; appliquer cette approche avec un système de santé qui représente 10% de l’activité économique de la province mène à un lamentable échec. La loi 10 était une absurdité, tout le monde l’a dit, et le résultat est là : le chaos à grande échelle. La loi 20 est devenue une sorte de projet omnibus qui s’en va partout et nulle part. Le ministre Barrette est en train de laisser un sillage ravagé par les cafouillages et les erreurs de débutant. Bonne chance au prochain ou à la prochaine qui va occuper le portefeuille.

 

QUESTION 3 : Kim-Jung-Un ou Gandhi

LESMAINS
Un leader peut transformer le monde par son charisme et l’exemplarité de son comportement (on peut penser à Gandhi ou Martin Luther King), mais certains leaders ont aussi changé le monde par la robustesse de leur main de fer (Kim-Jung-Un si on pousse la logique). On ne cherche pas ici à juger de ce qui est la meilleure approche pour changer le monde, mais à donner une étiquette au style. Si Kim-Jung-Un est au niveau 0 et Ghandi est au niveau 20, où se trouve notre ministre?

La note des internautes
3/20

Les notes des invités

Pascale Dufour
10/20
Le ministre a l’art de créer de la division – et de la confusion – parmi les professionnels de la santé, le public et le corps médical. Les décisions les plus importantes ont été prises dans la controverse, sans le support des premiers concernés.

Isabelle Leblanc
4/20
J’ai un peu de difficulté à répondre à cette question, car j’écris ces lignes de l’Inde, où l’on m’ouvre les yeux sur Gandhi dont l’appui à l’apartheid et au système de castes affecte le caractère « exemplaire »… Barrette possède clairement une main de fer dans un gant de fer. Aucune consultation des acteurs principaux, un je-m’en-foutisme énorme quant à la prise en compte des suggestions des gens qui connaissent le réseau, une grande tendance à diviser pour mieux régner et surtout, la mainmise sur les structures de suivi et de contrôle du système. Je pense que Kim-Jung_Un aurait particulièrement apprécié l’abolition du CSBE…

Paul Lamarche
0/20
Voici une citation du Dr Barrette parue dans Le Soleil le 2 décembre 2016 qui justifie l’étiquette et la note que je lui accorde :
« Alors moi, écoutez bien, tout le monde peut bien m’écœurer, mais je vais continuer pareil […] Envers et contre tous. Parce que ça fonctionne. »

La note de Pocosa

Damien Contandriopoulos
7/20
Ma première réaction sur ce thème aurait été de pencher fortement du côté de la main de fer. Mais à la réflexion, ce serait faire-fi de la façade publique de Gaétan Barrette. Face aux caméras et devant les médias, notre ministre est un orateur habile (bien que peu scrupuleux du respect des faits) qui exprime un charisme certain. Il est capable de convaincre et de plaire. Mais sur le fond de la personnalité, c’est un ministre extrêmement autoritaire qui veut contrôler et commander. Il a dès le départ de son mandat clairement énoncé les règles du jeu: obéir et se taire ou faire face aux conséquences. Depuis il fait régner un niveau de crainte jamais vu à tous les niveaux du système. On n’est peut-être pas en Corée du Nord, mais c’est certain qu’on est loin de Gandhi.

QUESTION 4 : Danser en rythme

DANSE1

Le ministre a beau être au sommet de la hiérarchie, changer les choses sur le terrain implique la participation de beaucoup de gens. Pour que les pratiques s’améliorent, c’est un tango. Le ministre mène la danse, mais s’il ne danse pas en rythme, trop vite ou en faisant des pas imprévisibles le tango de la réforme risque de s’étaler à plat ventre. Un score de 0 désigne un tempo des réformes qui est parfaitement inapproprié. Un score de 20 désigne le roi de la piste, le dieu du rythme, celui qui mène le bal avec brio.

La note des internautes
2/20

Les notes des invités

Pascale Dufour
10/20
Les deux premières années ont été marquées par la mise en œuvre extrêmement rapide de réformes de fonds, qui ont créé des situations chaotiques dans les institutions de santé, sans tenir compte de la capacité d’adaptation des personnes et des organisations. Le ministre a fait le choix de la centralisation des services et des pouvoirs, modifiant les responsabilités des uns et des autres, à l’inverse de ce que les services de première ligne tentaient de faire avec les CLSC, et laissant de nombreuses zones d’ombre avec lesquels les acteurs sont contraints d’improviser.

Isabelle Leblanc
2/20
Le système complet se fait marcher sur les orteils à chaque pas, et le pas chassé devient un croc-en-jambe. Le ministre semble adopter le rythme politicien habituel : tout faire très rapidement pendant les deux premières années puis se donner bonne contenance en réparant certains pots cassés juste avant les élections. La structure du système est telle que rien ne peut se faire rapidement, surtout si on multiplie les réformes qui ont un impact les unes sur les autres.

Paul Lamarche
5/20
Il a dû piler sur plusieurs orteils avec son type de tango ! N’est-ce pas ? On juste à penser aux administrateurs et aux professionnels du réseau, à la santé publique, au social et au communautaire et pire aux populations les plus vulnérables. OUCH !!!

La note de Pocosa

Damien Contandriopoulos
5/20
Non, notre ministre de la santé ne maitrise pas bien le rythme de la transformation du réseau. Il change de tempo et de style sans préavis, il prend plaisir à écraser les orteils, il veut mener le bal sans tenir compte de l’avis d’aucun de ses partenaires; ça ne va pas du tout. Du point de vue stratégique, dans un contexte où le système de santé du Québec a besoin de réformes importantes, il n’est pas absurde de bousculer un peu les acteurs pour surmonter l’opposition au changement. Mais il faut aussi tenir compte de la capacité du système à absorber, implanter et se rétablir. Le tempo est beaucoup trop rapide et imprévisible. La loi 10 a mis les établissements à genou, la loi 20 a mis les médecins sur le sentier de la guerre, les ententes avec les pharmaciens aussi, les annonces et projets se succèdent à un rythme endiablé puis souvent restent sans suivi, puis repartent dans une direction imprévisible (on peut penser au volte-face sur les frais accessoires). Un leader doit donner une idée claire d’où il va, pourquoi et comment. Très difficile de savoir où s’en va Gaétan Barrette.

QUESTION 5 / Suivre les traces de Emmett Hall

FILIATION

Oscar Wilde a écrit « de nos jours, les gens savent le prix de tout, mais ne connaissent la valeur de rien ». Le ministre comprend et défend-il les valeurs de base sur lesquelles le système de santé du Québec a été bâti : des soins disponibles en fonction des besoins, une contribution financière établie selon la capacité de payer? Un score de 0 désigne un ministre qui ne comprend rien aux fondements moraux et historiques du système de santé du Québec. Un score de 20 désigne l’authentique fils spirituel de Emmett Hall.

La note des internautes
4/20

Les notes des invités

Pascale Dufour
12/20
Le ministre poursuit le travail de désengagement de l’État du système de santé amorcé depuis les années 1990. En ce sens, il y a une constance dans l’action. Le rythme est plus soutenu et la méthode plus autoritaire, mais le sens des réformes se situe dans la continuité de la dégradation du système public, universel et gratuit aux fondements de la loi sur l’assurance-maladie de 1970.

Isabelle Leblanc
10/20
Même si le règne de Barrette risque d’affaiblir le système public, je crois quand même que le ministre en a une certaine compréhension et notamment des valeurs qui l’ont créé. Par contre, il a une tache aveugle pour ce qui est du manque d’accessibilité à cause de l’incapacité de payer. Il se veut un grand défenseur de l’accessibilité en terme de main d’œuvre/offre de soins mais devrait vraiment aussi regarder du côté des coûts directs aux patients. Il devrait peut-être faire un stage d’observation dans des CLSC, des hôpitaux dans des régions défavorisées et dans d’autres établissements publics pour voir comment le système fonctionne et comment certains patients souffrent à cause de barrières financières. Il ne faut pas oublier qu’il a vécu sa carrière médicale dans la seule spécialité qui avait le droit de facturer directement le patient pour des soins médicalement requis, ce qui a clairement dû influencer sa perspective.

Paul Lamarche
0/20
Je ne pense pas que le ministre comprend et défend les valeurs de base sur lesquelles le système de santé du Québec a été bâti : des soins disponibles en fonction des besoins, une contribution financière fonction de la capacité de payer?

Pour lui, le système de santé est davantage une entreprise commerciale aux bénéfices des propriétaires et des fournisseurs de soins et non une organisation sociale aux bénéfices de la population et des plus démunis. Il a même dit à des étudiants en sciences de la santé de l’Université Laval que dans le futur ils feront parts des 1% des personnes les mieux rémunérés. C’est la défense de cette position financière qui sera leur principal cheval de bataille dans l’avenir. Quelle inspiration pour des futurs professionnels de la santé !

La note de Pocosa

Damien Contandriopoulos
10/20
Jusqu’à cet automne, j’aurais certainement donné un score loin sous la note de passage au ministre Barrette pour ce cinquième thème. Ses décisions de transférer les ressources des CLSC vers le GMF, le délirant projet pilote d’évaluation des coûts de chirurgie pour le paiement à l’activité, sa volonté initiale de réglementer (donc, légaliser) les frais afférents… au total un net virage vers la dispensation privée et un rôle accru du paiement direct et du financement privé. Les décisions du ministre ont aussi tendance à limiter l’accès aux soins pour les plus défavorisés, à favoriser le curatif au détriment du préventif et le médical au détriment du social. On est loin de la citation bien connue de Emmett Hall « The only thing more expensive than good health care is no health care. »… Mais depuis cet automne, le portrait a un peu changé. Me Ménard a tordu le bras de la ministre fédérale Jane Philpott qui a finalement serré la vis au Québec et on a vu Gaétan Barrette faire volte-face sur la question et abolir les frais accessoires. Cette décision qui effrayait tant tous ses prédécesseurs, a finalement été prise par un des ministres les plus pro-privés de l’histoire du Québec. Bien sûr prise à reculons, avec autant de mauvaise volonté que l’on peut imaginer. Mais il reste que c’est fait et que c’est une bonne nouvelle.

 

NOTE FINALE

Des internautes
28/100

Des invités

Pascale Dufour
52/100

Isabelle Leblanc
34/100

Paul Lamarche
15/100

De Pocosa

Damien Contandriopoulos

45/100 = E comme échec

Le dynamisme, la confiance en soi et une volonté de fer sont des éléments importants et nécessaires pour réformer le système de santé. Mais ils ne sont pas suffisants. Il faut aussi comprendre comment marchent le système et les liens entre les moyens et les fins. Il faut être un leader qui donne la direction et qui inspire et il faut rester attentif aux réussites et aux échecs. Là-dessus, l’approche de Gaétan Barrette est trop problématique pour passer la barre.

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