Média et recherche : le beau risque.

L’écriture n’est pas seulement douloureuse parce qu’il est difficile de développer une pensée complexe qui tienne ensemble plusieurs niveaux d’observations, de facteurs et d’effets. Non, l’écriture est difficile par le simple fait qu’elle expose, dévoile celui ou celle qui s’y aventure.

L’écriture académique se déploie selon toute une série de protocoles qui permettent de contrôler cette apparition en masquant la voix du scientifique derrière les données. Ce sont des mécanismes de validation de vérité et d’autorité, ce sont aussi des mécanismes de protection et de mise à distance du monde. Il reste que les données, pour voyager dans ce monde, nécessitent un support, un mobile… si aucune voix, incarnée et vivante, ne les porte, elles n’ont aucune chance d’apparaître dans l’espace public et ainsi de contribuer au déploiement d’un débat mieux documenté.

Dans un article récent du Guardian, Kristal Brent Zook revient sur cette problématique de l’absence de circulation des productions académiques dans la sphère médiatique. Elle s’est posée la question des raisons pour lesquelles les académiques rechignaient autant à publier en direction d’un public plus large que le cercle restreint de leurs confrères spécialistes ; cette question elle l’a posée aussi à quelqu’uns d’entre eux.

« It’s terrifying when I think about revealing personal information. »
Deirdre Egan-Ryan, Associate professor of English, St Norbert College, Wisconsin.

Les réponses qui lui sont revenues permettent de reconsidérer la figure du savant dédaigneux ou indifférent uniquement engagé dans un monde séparé du commun. Le fait que peu d’universitaires se risquent à faire entendre leur voix dans l’espace public pour y faire circuler les résultats de leurs recherches, tient moins à un sentiment de supériorité inhérent à leur position labellisée qu’à ce que justement cette aventure comporte des risques et qu’elle fait peur.

La parole du « savant » qui se lance dans le monde médiatique peut être reprise, partagée, interpellée voire dénaturée. Si le confort du repli est tentant qui protège de ce risque là de l’apparition publique, il reste que l’aventure du commun nécessite qu’on s’y lance pour y tisser des idées qui, espérons le, ont été solidement élaborées. Les retours peuvent être aussi inattendus que nourrissants ou… inexistants. Il reste qu’il faut plonger.

Hannah Arendt dans une entrevue télévisée rappelle que notre humanité commune ne s’acquiert qu’au prix de ce plongeon et de son risque, mais que cette aventure n’est possible que fondée sur une confiance en l’humain, en chaque humain.


L’image d’en-tête de ce billet provient d’une planche parue dans le Science – An Illustrated Journal, une publication scientifique publiée hebdomadairement à New York dans le courant du 19ème siècle. Ces dessins sont la trace d’une expérimentation mise en place par le physiologiste Charles Richet (1850–1935) qui croyait en la transmission des pensées. Cette expérience consistait à faire faire un dessin par une personne puis une copie de ce dessin par une autre sans que celle-ci n’ait vu l’original… Le résultat reste confus. Il est sans doute plus efficace de faire circuler ses idées par les voies pragmatiques des médias pour en espérer la transmission.

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