Le Reality show du Dr Godin

La réalité n’est pas un concept simple à appréhender. Sur le pur plan des idées, quelques philosophes, entre autres, se sont déjà confrontés au défi de sa conceptualisation. Il y a donc un brin d’arrogance à intituler un éditorial « La réalité » comme l’a fait Dr Godin dans le bulletin de la FMOQ du 5 septembre 2015. Cependant l’intention dans le choix du terme vise clairement à légitimer une vision du monde: il n’y a qu’une réalité et ceux qui ne la voient pas sont dans l’erreur.

C’est amusant, mais les médecins qui nous dirigent sont admirablement arendtiens dans leurs interventions ces temps-ci. Par exemple, quand le ministre Barrette dit que les avis de la santé publique sont des interventions politiques et suggère aux responsables de la santé publique de « mettre leur face sur un poteau » s’ils veulent faire de la politique, il ne le sait probablement pas, mais sa position s’intègre parfaitement dans le cadre d’analyse proposé par Hannah Arendt. Dans un texte paru en 1972, Arendt oppose ainsi le rôle de la science – ce qu’elle appelle le rôle du « diseur de vérité » – à l’action politique – le rôle du menteur :

Alors que le menteur est un homme d’action, le diseur de vérité, qu’il dise la vérité rationnelle ou la vérité de fait, n’en est jamais un. Si le diseur de vérité de fait veut jouer un rôle politique, et donc être persuasif, il ira, presque toujours, à de considérables détours pour expliquer pourquoi sa vérité à lui sert au mieux les intérêts de quelque groupe. Et, de même que le philosophe remporte une victoire à la Pyrrhus quand sa vérité devient une opinion dominante chez les porteurs d’opinion, le diseur de vérité de fait, quand il pénètre dans le domaine politique et s’identifie à quelque intérêt particulier et à quelque groupe de pouvoir, compromet la seule qualité qui aurait rendu sa vérité plausible, à savoir sa bonne foi personnelle, dont la garantie est l’impartialité, l’intégrité et l’indépendance. Il n’y a guère de figure politique plus susceptible d’éveiller un soupçon justifié que le diseur professionnel de vérité qui a découvert quelque heureuse coïncidence entre la vérité et l’intérêt.  (Arendt, p. 318-319)

Vue ainsi, la science se limite à décrire la réalité et ne peut s’engager dans la sphère politique sans paraître perdre les fondements de sa crédibilité. Toute tentative d’aller au-delà de la description du monde pour changer le monde est à l’extérieur de la sphère scientifique et entre dans la sphère politique.

Il est certain que, jugées à l’aune de cette définition, toutes les interventions de santé publique sont de la politique. On peut attaquer de plusieurs manières la position de Arendt sur cette question, mais une chose est certaine, le simplisme de la position de Dr Barrette illustre admirablement les implications qu’elle peut avoir en déconnectant ainsi science et action.

Et maintenant quand on lit Dr Godin qui s’avance avec autant de témérité sur la distinction entre vérité et opinion on en vient à se demander si la formation en médecine incorporait, sans que le commun de mortels ne le sache, une introduction à la pensée de Arendt. En effet, dans la suite du même texte, Arendt discute du rapport très différent que la science et la politique entretiennent avec la réalité :

Le menteur, au contraire, n’a pas besoin de ces accommodements douteux pour apparaître sur la scène politique: il a le grand avantage d’être toujours, pour ainsi dire, déjà en plein milieu. Il est acteur par nature: il dit ce qui n’est pas parce qu’il veut que les choses soient différentes de ce qu’elles sont – c’est-à-dire qu’il veut changer le monde. Il tire parti de l’indéniable affinité de notre capacité d’agir, de changer la réalité, avec cette mystérieuse faculté que nous avons, qui nous permet de dire «Le soleil brille» quand il pleut des hallebardes. […] La bonne foi n’a jamais été comptée au nombre des vertus politiques, parce qu’elle a peu en vérité pour contribuer à ce changement du monde et des circonstances qui appartient aux activités politiques les plus légitimes. (p. 319)

Aux yeux de Arendt l’action politique est parfaitement légitime, malgré le choix du terme « menteur ». Mais l’action politique repose justement sur la capacité performative du discours : décrire ce qui n’est pas pour faire advenir ce qu’on décrit. Si on en revient à la « réalité » du Dr Godin, il s’offusque par exemple qu’on accuse « la FMOQ d’entraver la mise en place de mesures favorisant le travail interprofessionnel, bien que nous en soyons les plus ardents promoteurs depuis des années ! ». Comment ne pas voir un parallèle entre cette sortie et la « mystérieuse faculté que nous avons, qui nous permet de dire « Le soleil brille » quand il pleut des hallebardes » que décrit Arendt? La FMOQ défend depuis toujours une vision paternaliste et corporatiste des soins et des frontières professionnelles qui place l’intérêt de ses membres loin devant celui des patients. Affirmer le contraire, même avec indignation – et les points d’exclamation qui vont avec – ne décrit pas la réalité mais vise à modifier l’interprétation que le lecteur en a.

La seule différence, en fait, c’est que si Arendt présente l’action politique comme une tentative de changer le monde, à la lecture des propos de Dr Godin, et malgré le titre qu’il a choisi à son éditorial, le lecteur conserve le droit de penser que la FMOQ cherche surtout à éviter que son monde n’évolue. Décrire le statu quo comme un changement pour que justement le changement ne se matérialise jamais.

Damien Contandriopoulos
Mélanie Perroux
Anne Lardeux

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2 réflexions au sujet de « Le Reality show du Dr Godin »

  1. Quand le Dr. Godin dit que: ‘ordonnances collectives qui demeurent, à nos yeux, l’outil par excellence d’une collaboration interprofessionnelle réussie.’ Il est clair que nous vivons sur deux planètes différentes. La collaboration, pour lui, se résume à ce qu’il permettra aux autres de faire pour alléger ça tâche. Du moins c’est ce que j’en comprends. Je suis heureuse qu’il ai écrit cet éditorial. Au moins, maintenant, sa position est claire. Je vais pouvoir le citer lors de prochains débats entre collègues!

  2. Tout à fait… sa perception des autres professions et des codes encadrant leurs pratiques n’est vraiment pas avantageuse non plus (ce qui n’est pas un très bon point de départ pour une collaboration quand on y pense…) : ceux-ci sont forcément laxistes et dangereux (heu pardon beaucoup plus « souples » ).

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