La surveillance de masse n’est pas de la science fiction.

Au début, l’affaire s’appelait simplement Lagacé, du nom du journaliste qui a été espionné par les services de police de la ville de Montréal (SPVM) dans le cadre d’une enquête sur l’un de ses policiers. Ça n’a pas pris longtemps, deux jours, pour que le nom du journaliste de La presse ne suffise plus à couvrir l’ampleur du problème révélé et que l’on apprenne qu’il s’agissait, plus largement, de pratiques de surveillance généralisée des journalistes au Québec, conduites non seulement par la SPVM mais aussi par la Sécurité du Québec, avec la bénédiction d’une juge.

À peu près au même moment, on apprenait qu’une ordonnance de la Cour supérieure de Montréal ordonnait à une chercheure de l’UQAM, Marie-Ève Maillé, de remettre à l’entreprise Éoliennes de l’Érable qui les réclamait, les noms des participants à son étude de doctorat (voir la lettre ouverte au Devoir). Cette ordonnance ouvre une brèche supplémentaire dans la protection des données personnelles et menace le fait même de pouvoir conduire des recherches sur des sujets « sensibles ». Nous avions à Pocosa discuté en 2015 du problème aigu que constituait l’accès aux données pour la recherche scientifique et de l’opacité dans laquelle étaient maintenus certains pans de la gouvernance publique; la menace sur la confidentialité des données de recherche, que révèle ces jours-ci l’ordonnance contre Marie-Ève Maillé, constitue un autre aspect tout aussi inquiétant des pressions politiques exercées sur la pratique scientifique et ses participants.

C’est dans ce contexte qu’une foule entassée dans la salle Leacock de l’Université McGill attendait fébrilement de voir apparaitre Edward Snowden sur l’écran de l’amphithéâtre. Après un long délai de mise en place et quelques cafouillages techniques, l’informaticien en exil en Russie a pu commencer sa présentation, plus informelle et raccourcie que prévu pour privilégier la discussion avec la salle (ici le lien vers la conférence).

Ce que rapporte Snowden ne se situe pas dans une marge certes inquiétante mais lointaine du monde. L’enjeu de sa lutte nous concerne toutes et tous car il porte sur la possibilité même de communiquer en privé. Comme citoyens ordinaires nous n’avons rien de bien intéressant à cacher. Mais ce n’est pas la question. Le droit à la vie privée est à la base de la démocratie. Sans vie privée, difficile de préserver longtemps les autres libertés. Que l’on appelle sa mère, un journaliste ou un avocat, on doit pouvoir communiquer en sachant que ces communications relèvent de la sphère privée, sans être mis sur écoute, ni surveillés. Or ce dont témoigne Snowden, c’est le déploiement d’un dispositif de surveillance de masse qui se généralise à un niveau global – notamment dans l’alliance de 5 gouvernements (États-Unis, Royaume-Uni, Australie Nouvelle-Zélande et Canada) – et se dépose dans des contextes juridiques spécifiques, comme on l’a vu au Canada avec la loi C-51. Ces dispositifs locaux et internationaux viennent couvrir et autoriser une étendue toujours plus grande des pratiques de surveillance au nom de la sécurité publique.

La politique de peur conduite par les gouvernements permet à ce dispositif de surveillance d’acquérir en effet toujours plus de pouvoir, en brandissant le terrorisme et la nécessité de le combattre comme légitimité de la saisie massive des données personnelles dont l’utilité publique n’a jamais était démontrée. Paradoxalement cette possibilité quasi illimitée d’accéder aux données privées s’accompagne d’une opacité impénétrable de ces pratiques de surveillance : on ne sait pas ce qui autorise les mandats, ni vraiment sous quel argument juridique ils sont délivrés. Une inversion s’est opérée qui renverse le modèle démocratique des autorités publiques et du citoyen privé en un modèle du citoyen public et des autorités privées. Sous ce régime que décrit Snowden et qu’il qualifie d’autoritaire, c’est le rapport à la loi qui est modifié, celle-ci ne pouvant plus garantir au citoyen la protection de ses droits face à des pouvoirs opaques qui l’instrumentalisent de façon procédurale à leur propre bénéfice, la pousse dans ses retranchements et cela dans un complet détachement du bien commun.

Si, dans cette matrice de surveillance, les journalistes sont traités au même titre que de potentiels terroristes, il est facile d’imaginer la menace que constituent les chercheurs. Quand ils ne se résignent pas aux contraintes de leurs professions, journalistes et chercheurs travaillent à critiquer et faire circuler des idées dans l’espace public, devenu un espace connecté auquel les technologies de communication permettent d’accéder pour y apparaître tout en constituant un vecteur de surveillance et de profilage politique. Plus largement, et comme le souligne Edward Snowden, ce qui se met en place dans le sillon de cette politique de surveillance de masse, c’est un processus de criminalisation du discours qui s’opère selon deux modes paradoxaux : une saisie des données personnelles (pour éviter des crimes) et une rétention des données publiques, avec dans ce cas-ci la justification fallacieuse de protéger la vie privée des citoyens. Dans cette visée-là, qui n’est pas de la science fiction, c’est tout le monde qui est coupable, ou qui pourrait le devenir dans cette alliance coercitive du droit et des big data, les agences de surveillance conservant les données sans autres formes de procès.

Mais il est possible, dans le même esprit hacker qui détourne des technologies pour inverser des rapports de force institués, de développer des formes de collaboration et de solidarité pour brouiller la traçabilité individuelle et déjouer ses menaces (le check in à Standing Rock en soutien aux water protectors contre le Dakota Access Pipeline en est un exemple très récent). D’autres formes collaboratives existent qui visent plus directement à sécuriser les communications, par le soutien, le développement et la mise en accès libre de logiciels et d’applications (Snowden évoquait l’application Signal) open sources qui, éloignés des logiques marchandes, permettent d’encrypter nos traces numériques pour réinstaurer des modes de protection sans laquelle l’espace démocratique ne pourrait se maintenir ouvert.

[Edward Snwoden a été invité par Media@McGill, laboratoire de recherche qui se consacre aux enjeux et aux polémiques liés aux médias, à la technologie et à la culture. Gabriella Coleman, professeure d’anthropologie dont les travaux portent sur la culture hacker et ses enjeux politiques, est à l’initiative de cette invitation.]

 

 

 

 

 

Tweet about this on Twitter

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *