Les cadeaux surprise du « Docteur Noël »

Yan Giroux, Infirmier clinicien, étudiant à la maîtrise à la Faculté des sciences infirmières de l’Université de Montréal, Boursier de la Chaire Politiques Connaissances Santé.

 

Avec l’arrivée du mois de décembre, la magie des fêtes semble contagieuse, si bien que le ministre de la Santé multiplie les annonces d’investissements un peu partout dans le réseau de la santé. Plutôt que de discuter s’il s’agit véritablement d’argent frais, il me semble important de discuter de la désirabilité sociale de ces mesures.

Le ministre a récemment annoncé l’investissement de 100 M$ entre autres pour financer l’ouverture de 1472 lits en CHSLD et pour désengorger les urgences (Orfali, 2016). Ce faisant, il vise principalement les aînés en perte d’autonomie sévère qui occupent un lit d’hôpital en attente d’un milieu de vie substitut au domicile.

L’attente pour un lit en CHSLD

Actuellement, plus de 3800 Québécois sont en attente d’une place en CHSLD (Ministère de la Santé et des Services Sociaux, 2016a). Notons que cette liste s’allonge chaque mois et que, même si les lits annoncés étaient tous ouverts, cela laisserait tout de même plus de 2300 personnes en attente (MSSS, 2016b). De plus, l’ouverture des places promises, bien que diminuant à court terme le temps d’attente pour une place en CHSLD, risque fort d’être suivie par un retour de temps d’attentes similaires à ceux que nous connaissons aujourd’hui. Dans les faits, même si on augmente le nombre de lits de 3,6% tel que proposé, la durée moyenne de séjour en CHSLD étant stable (27,9 mois; MSSS, 2016c) et le nombre d’aînés admissibles à l’hébergement augmentant de façon constante, le déséquilibre entre l’offre et la demande des services d’hébergement persistera. Ce déséquilibre semble s’illustrer à travers une tangible congestion à l’entrée des CHSLD. De surcroît, un investissement dans des lits de CHSLD serait un incitatif en soi à utiliser ce service (Hébert, 2012) : en d’autres mots, il semble probable que l’augmentation de l’offre de service, dans ce contexte précis, provoque directement son utilisation.

La solution proposée ne peut ainsi, à elle seule, régler le problème puisqu’il trouve sa source dans l’inadéquation entre l’offre et la demande de services pour le maintien des aînés à domicile (Béland, Bergman, Lebel, Dallaire, Fletcher, Tousignant et Contandriopoulos, 2006). Il est aussi paradoxal de prétendre souhaiter prévenir l’hébergement de cette clientèle en investissant dans l’hébergement.

En pratique, l’annonce du ministre apportera des bénéfices à court terme pour un nombre assez limité d’aînés. Rappelons qu’à court terme, il y a aussi des élections… comme le hasard fait bien les choses!

La tentation de l’urgence

Sur le fond, si autant d’aînés en attente d’hébergement occupent des lits de courte durée à l’hôpital et particulièrement aux urgences, ce n’est pas parce que l’hôpital est désorganisé ou l’urgence non performante. Le problème se situe en aval : l’offre actuelle de soins et services à domicile est insuffisante et non adaptée aux besoins.

Avant de se présenter à l’urgence, nos aînés sont principalement à domicile ou en résidence pour personnes âgées. Or, en pratique, l’offre de soins et services dans ces milieux est limitée, peu flexible et mal adaptée à l’évolution des besoins (Béland et. al., 2006). Des exemples médiatisés sont disponibles ici (Robillard, 2016) et ici (St-Arnaud, 2016). Et pour des gens à bout de solutions pour faire face à leurs besoins fondamentaux, la seule porte qui est ouverte 24/7 et 365 jours par année, sans égards aux fins de semaine et aux journées fériées, c’est la salle d’urgence.

Ainsi se crée un cercle vicieux. Les études convergent pour démontrer les effets délétères de l’hospitalisation des aînés à l’urgence puis dans des lits d’hôpitaux de courte durée. Ces hospitalisations ont tendance à rapidement diminuer l’autonomie des aînés, à les rendre plus vulnérables et dans un état plus précaire qu’au départ (Covinsky et. al., 2003; Lang et. al., 2007). Investir dans les urgences n’a rien d’une solution pour répondre aux vrais besoins.

Des solutions potentielles existent

Pourtant d’autres solutions qui ne gravitent pas uniquement autour du CHSLD et de l’urgence existent. Par exemple, il serait souhaitable de rehausser l’offre de services à domicile pour les aînés en perte d’autonomie et de permettre une certaine flexibilité dans leur allocation à l’intérieur d’un continuum de prise en charge (Hébert, 2010).

Ainsi, en cas d’urgence à domicile, une réponse rapide aux besoins serait possible afin d’éviter le recours à l’urgence du centre hospitalier. Une autre avenue est une allocation de soutien à l’autonomie comme celle proposée par Réjean Hébert (2012). Elle permettrait aux usagers et aux familles de choisir les services dont ils ont réellement besoin pour assurer un maintien à domicile soit en les contractant auprès d’entreprises d’économie sociale ou privées; soit en attribuant directement à un proche aidant pour qu’il soit en mesure de s’occuper de la personne à son domicile.

Encore des bibelots inutiles sous le sapin

Les récentes annonces du ministre Barrette montrent bien que le gouvernement libéral est passé en mode préélectoral. Le fait que cela arrive en pleine période de Noël rend encore plus évidente cette logique de distribution de cadeaux dont le but est de redorer l’image du gouvernement beaucoup plus que de réellement améliorer les choses. Et si nos aînés méritaient mieux qu’une autre livraison de bibelots inutiles cette année? Et si, pour changer, au lieu de s’occuper des apparences on essayait de trouver de vraies solutions?

 


 

Références

Béland, F., Bergman, H., Lebel, P., Dallaire, L., Fletcher, J., Tousignant, P. et Contandriopoulos, A.P. (2006). Integrated Services for Frail Elders (SIPA) : A Trial of a Model for Canada. Canadian Journal on Aging, 25(1), 25-42. Repéré à https://muse.jhu.edu/article/200468/pdf

Covinsky, K. E. , Palmer, R. M. , Fortinsky, R. H. , Counsell, S. R. , Stewart, A. L. , Kresevic, D., Burant, C. J. et Landefeld, C. S. (2003). Loss of Independence in Activities of Daily Living in Older Adults Hospitalized with Medical Illnesses: Increased Vulnerability with Age. Journal of American Geriatrics Society, 51, 451-458.Repéré à : http://onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1046/j.1532-5415.2003.51152.x/epdf

Hébert, R. (2010). An urgent need to improve life conditions of seniors. The Journal of Nutrition, Health and Aging, 14, 711-714.

Hébert, R. (2012). L’assurance autonomie : Une innovation essentielle pour répondre aux défis du vieillissement. La Revue canadienne du vieillissement, 31(1), 1-11. Repéré à https://www.cambridge.org/core/services/aop-cambridge-core/content/view/S0714980811000614

Lang, P., Meyer, N., Heitz, D., Dramé, M., Jovenin, N.,Ankri, J, Somme, D., . . ., Blanchard, F. (2007). Loss of independence in Katz’s ADL ability in connection with an acute hospitalization: early clinical markers in French older people. Europeean Journal of Epidemiology, 22, 621-630. Repéré à : http://link.springer.com/article/10.1007%2Fs10654-007-9150-1

Ministère de la Santé et des Services Sociaux. (2016a). Données sur les listes d’attente des CHSLD – 2016-2017, période 8. Gouvernement du Québec. http://publications.msss.gouv.qc.ca/msss/fichiers/statistiques/attente-CHSLD/Periode-8-2016-2017.xlsx

Ministère de la Santé et des Services Sociaux. (2016b). Données sur les listes d’attente pour une place en Centre d’Hébergement et de Soins de Longue Durée. Repéré à : http://publications.msss.gouv.qc.ca/msss/document-001637/

Ministère de la Santé et des Services Sociaux. (2016c). Durée moyenne de séjour des usagers hébergés en CHSLD publics et privés conventionnés pour de l’hébergement permanent et des soins aux personnes en perte d’autonomie ayant quitté l’établissement durant l’année selon la région sociosanitaire. Repéré à : http://www.msss.gouv.qc.ca/ministere/acces_info/documents/demandes_acces/2016-2017/2016-2017.164-Document.pdf

Ministère de la Santé et des Services Sociaux. (2016d). Nombre de places en CHSLD, en ressources intermédiaires, ressources de type familial et résidences privées pour les années 2010 à 2015. Repéré à : http://www.msss.gouv.qc.ca/ministere/acces_info/documents/demandes_acces/2015-2016/2015-2016-496-Document.pdf

Orfali, P. (2016). Québec crée 1472 nouvelles places en CHSLD. Répéré à http://www.ledevoir.com/societe/sante/486623/quebec-cree-1472-nouvelles-places-en-chsld

Robillard, J.P. (2016). Des aînés attendent des mois pour obtenir de l’aide à domicile. Repéré à : http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/760646/aines-aide-domicile-montreal-attente-budgets

St-Arnaud, P. (2016). Plusieurs organismes dénoncent les lacunes criantes en soins à domicile. Repéré à http://www.lapresse.ca/actualites/sante/201604/13/01-4970763-plusieurs-organismes-denoncent-les-lacunes-criantes-en-soins-a-domicile.php

 

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Une réflexion au sujet de « Les cadeaux surprise du « Docteur Noël » »

  1. M.Barette aurais intérêt à cesser de faire l’ado et l’enfant terrible et négocier avec Ottawa. La population avec toutes les personnes qui s’occupent au quotidien de leurs parents âgés ou de ceux handicapé physiques, intellectuel ne compte pas pour ce monsieur hargneux et pédant. Il ne connait pas la vie de monsieur et surtout de Madame tout le monde.
    Ses propos sont choquants et surtout indécents.

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